Il sortit de la chambre. Lui non plus ne craignait pas une trahison de la part de Deutz. Le juif avait souvent servi de courrier entre les Vendéens de la Bretagne et le comité légitimiste de Paris. Madame, elle-même, autrefois, à la ferme de Rassé, n'avait-elle pas ordonné qu'on l'introduisît aussitôt auprès d'elle quand il se présenterait aux avant-postes?
Henry reprit le corridor souterrain. Il trouva le marquis de Kardigân qui l'attendait avec Deutz, qu'on avait envoyé chercher par M. C… Cet homme devait avoir une puissante intelligence. En tout cas, il possédait un rare empire sur lui-même. Rien en lui n'annonçait une émotion quelconque. Son œil noir était sans flammes, immobile, enfoncé sous l'orbite; le teint jaune et bilieux ne connaissait pas la pâleur, ni cette rougeur accusatrice qui dénonce souvent une pensée coupable.
Noua avons déjà esquissé une partie de cet ignoble caractère. L'hypocrisie froide en formait le côté dominant. Sa voix savait trouver des inflexions de voix émues, qui faisaient croire que de la tendresse ou du dévouement remuait au fond.
Dieu a ainsi des caprices inexpliqués. Il crée des êtres tout d'une pièce pour le mal, comme pour en faire des instruments de châtiment.
Le marquis de Kardigân n'avait pas prononcé un seul mot. Il éprouvait une sorte d'éloignement instinctif pour le juif. Deutz, de son côté, était mille fois trop habile pour parler sans être interrogé. Malgré sa force, le juif eut un tressaillement, quand il entendit revenir Henry de Puiseux. Le jeune homme allait lui apporter la fortune ou la ruine. Le mot qu'il allait prononcer pouvait lui rapporter cinq cent mille francs.
Cependant, malgré sa tension d'esprit, il eut la puissance de demeurer impassible, lorsque M. de Puiseux lui dit:
—Madame vous recevra ce soir.
C'était encore quelques heures à attendre.
—Trouvez-vous à neuf heures du soir chez M. C…, continua Henry.
J'irai vous y chercher moi-même.
Au surplus, le temps qu'il avait devant lui ne devait pas être perdu pour Deutz.