Comme toutes ces belles scènes réchaufferaient le cœur et le rempliraient d'orgueil, si l'on ne se disait pas que c'étaient encore, que c'étaient toujours des Français qui allaient tuer des Français, et quelle que fût l'issue de la lutte, ce seraient encore des Français qui seraient les vaincus.
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Ah! cette image funèbre de la guerre civile, la plus horrible de toutes les guerres, comme elle assombrit le tableau de ces souvenirs grandioses! Il vient de ces combats, vieux déjà de quarante-deux ans, un souffle d'épopée qui exalte et qui désespère. Pour les chanter dignement, il faudrait Homère et Dante; l'Iliade, qui célèbre les héros, la Divine Comédie, qui maudit les nations déchirées.
Nous nous arrêtons au moment de faire lire cette page magnifique du poëme vendéen; nous nous arrêtons, car nous souffrons de l'ombre projetée par l'oubli des uns et l'ingratitude des autres sur les grands morts de la Pénissière. Qui pourrait aujourd'hui retrouver les noms de tous ceux qui étaient là?
Quelques-uns ont surnagé, quelques-uns sont encore vivants. Les autres restent oubliés, perdus, presque détruits. Et nous aurions voulu faire complet ce martyrologue du dévouement et de la fidélité.
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Les charrettes sont immobiles. Les soldats sautent sur le sol. Leur chef les poste, en ayant soin de les masquer jusqu'au dernier moment derrière les gros murs du château. Les chouans ne peuvent pas tirer sur des ennemis abrités.
Il s'écoule ainsi cinq minutes, solennelles, graves; le cliquetis des fourreaux de baïonnette sur les canons de fusil trouble seul le silence. Enfin, les soldats s'avancent, non pas rapidement, mais lentement, au contraire. Il n'y a plus que cent mètres environ entre les deux corps.
Jean-Nu-Pieds attend. Il faut que la première décharge porte juste; il faut que chaque coup de fusil abattant son homme, le trouble se mette parmi les bleus qui marchent.
Quand l'instant est venu, il se tourne et fait signe aux clairons de se tenir prêts. Quand il criera:—Allons! ceux-ci doivent sonner la charge et alors la bataille commencera.