III

Françoise Rosny avait beaucoup changé depuis dix ans. Ses magnifiques cheveux blonds étaient devenus gris. Son visage pâle et aminci semblait rigide; ses yeux bleus, au regard dur, disaient toutes les souffrances subies. Le corps seul gardait la svelte jeunesse d'autrefois. Les gestes brusques, l'allure résolue, révélaient une créature qui a beaucoup lutté et qui ne pardonne pas à la vie. Elle habitait avec son fils un petit appartement rue Lambert. L'atelier de l'artiste se trouvait à dix minutes de là, bien éclairé, en plein soleil, au milieu du square des Batignolles. A huit heures du matin, Françoise arrivait; elle allumait le feu dans le poêle et mettait tout en ordre. Quand son fils venait, elle se retirait discrètement, pour ne plus le revoir qu'après la journée finie. Il ne lui restait au monde que ce seul être à aimer. Et elle l'aimait d'un amour maternel passionné, jaloux, farouche. Bien rudes, les premières années après la mort de Pierre. Françoise était revenue dans son atelier de couture; elle n'épargnait ni son temps ni ses peines, usant ses jours et ses nuits dans un labeur acharné. Inflexible, elle marchait à son but. Elle ne voulait pas que Jacques fût un ouvrier. Une flamme d'artiste brillait dans le cœur et le cerveau de cet enfant: elle se révoltait à l'idée que la dureté de la vie matérielle l'éteindrait. Il lui fallait une revanche, à cette femme: une revanche contre les riches et les heureux de ce monde. Elle encourageait Jacques; elle le poussait au travail, comme le capitaine pousse un jeune soldat à l'assaut. Jacques, passionné pour son art, laborieux d'instinct, n'avait pas besoin d'être encouragé. Il entrait d'abord dans l'atelier d'Antonin Mercié, ensuite à l'École des beaux-arts; et l'estime de ses maîtres, l'admiration de ses camarades lui donnaient cette énergie indomptable qui triomphe de tout. Le soir, quand il se retrouvait avec sa mère, elle lui forgeait lentement une cuirasse bien trempée pour le combat de la vie.

Pendant les cinq années qui précédèrent son prix de Rome, Jacques ne quitta pas Françoise, redevenue ouvrière. La mère coulait toutes ses pensées dans l'âme de son fils. Elle lui disait d'abord la mort tragique de son père. Cette mort, elle l'avait apprise par hasard, en lisant un entrefilet de journal. Quelques lignes d'une concision brutale, entrées dans le cerveau de Françoise comme des pointes rougies: «Avant-hier, le capitaine Maubert, du 3e bataillon de chasseurs à pied, a ramassé, sur la route de Chavry, un communard nommé Pierre Rosny. Cet homme avait trempé dans l'assassinat d'un capitaine de l'armée. Les soldats, exaspérés, l'ont fusillé sur place.» Pendant cinq ans, tous les jours, Mme Rosny racontait à son fils sa haine toujours vivante. Ah! les bourgeois, les riches, les aristocrates! Jacques adorait sa mère; et de son père fusillé il gardait un souvenir tendre, où entraient un grand respect et une profonde pitié. On ne subit pas impunément l'influence d'une mère qu'on adore. Lentement, les idées de Françoise devenaient celles de l'artiste. Mais elle lui recommandait toujours de les tenir enfermées dans son cœur.

—A quoi bon crier tout haut ce que tu penses? disait-elle. Les vaincus de la Semaine Sanglante agonisent à Nouméa ou pourrissent dans la terre glacée. On nous redoute et on nous hait. La société ignore que ton père est une de ses victimes. On ne doit pas le savoir avant le jour de ton triomphe. On te forcerait peut-être à quitter l'École. Les membres de l'Institut sont des bourgeois. Ils t'empêcheraient d'avoir le grand prix. Tais-toi, mais souviens-toi.

Quand Jacques partit pour Rome, elle eut le courage de se séparer de lui. Pendant deux ans, elle ne lui permit pas de rentrer à Paris. Le succès vint tout de suite, comme le racontait M. Grandier. Dès ses premiers envois, Jacques s'était trouvé célèbre. Il gagnait de l'argent; et un peu d'aisance égayait la maison; bien peu, car les sculpteurs restent toujours pauvres. Alors seulement, Françoise avait quitté son atelier de couture. Elle ne voulait pas qu'on rabaissât le fils par le métier de la mère. Mais elle s'était faite la surveillante, la femme de charge, la servante de son enfant. Elle seule s'occupait de sa vie, elle seule dirigeait ses actes. Et lorsque, sorti de la Villa Médicis, Jacques se retrouva à Paris, ils avaient repris ensemble la vie d'autrefois, ayant les mêmes goûts, les mêmes plaisirs, les mêmes pensées.

Le jeune homme rappelait l'enfant par son visage énergique et beau, par sa gaieté spirituelle et enthousiaste. Il travaillait dur, mais il s'amusait ferme. Personne ne savait comme lui animer une promenade dans les bois, ou une course à Bougival, un souper chez le père Lathuile, ou un déjeuner dans une guinguette des environs de Paris. Le jeune artiste n'a guère l'occasion d'adresser d'amoureuses déclarations aux princesses et aux marquises. D'ailleurs Jacques s'en souciait peu. Il ne demandait à celles qu'il honorait de ses caprices que d'être de jolies créatures, gaies et bien portantes. Françoise désirait que son fils eût des plaisirs. Elle savait qu'à vingt-six ans, plus un artiste s'amuse et mieux il travaille. Avant tout, elle ne voulait pas que l'amour, l'amour vrai, vînt distraire sa vie. Qu'importait à Mme Rosny que son fils choisît pour maîtresse un modèle, une modiste sans ambition ou une petite actrice du théâtre des Batignolles? Ce qu'elle redoutait, c'était la maîtresse, celle qui s'implanterait dans le cœur de Jacques, et lui prendrait sa place, à elle.

Elle l'empêchait d'aller dans le monde, elle le détournait d'accepter ces invitations qu'on adresse toujours aux gens célèbres. Qu'est-ce qu'il ferait au milieu de ces gens-là? Comme tous ceux qui travaillent, Jacques ne tenait pas à sortir. Il suivait aisément des conseils qui s'accordaient avec son humeur. La mère et le fils conservaient cependant quelques amis de leur existence d'autrefois. M. Grandier, d'abord, devenu le protecteur de Jacques lors de ses débuts; puis Aurélie Brigaut, leur voisine de la rue Jean-Baussire. Celle-ci avait fait comme bien d'autres. Entrée au Conservatoire, elle en était sortie avec un premier prix; le Gymnase l'avait engagée; et, pour elle aussi, la vie s'annonçait plus clémente. Quant au docteur Borel, il était mort en 1874. Tous les deux gardaient discrètement le secret de Mme Rosny. Nul ne savait que, dix ans plus tôt, son mari était tombé sous les balles des soldats, fusillé comme insurgé.

Ce matin-là, comme d'habitude, Jacques, en arrivant, trouva son atelier en ordre; un atelier énorme, qui s'ouvrait au rez-de-chaussée sur une large cour. La terre glaise, le plâtre, ne permettent pas aux statuaires ces élégances raffinées qui séduisent chez le peintre. Pas un seul bibelot; quelques toiles rapportées de Rome; un grand mannequin, tordant ses membres disloqués, grimaçait contre le mur; à côté, l'original de la Dalila, se dressant contre un immense paravent en reps vert. Deux vieilles tapisseries masquaient la nudité des murs. Le jour venait d'en haut, par de larges vitres que séparaient des arceaux en ogive; une longue galerie en bois vert, où l'on arrivait par un petit escalier, touchait presque à la voûte. Le sculpteur s'y plaçait pour juger l'ensemble d'une œuvre; il y campait ses modèles quand il voulait obtenir certains effets. Partout dans l'atelier, on voyait les premières ébauches du Vercingétorix. D'abord une esquisse peinte:—Jacques tenait ce procédé de son illustre maître, Antonin Mercié, qui l'avait emprunté lui-même aux statuaires grecs;—puis une quinzaine d'esquisses en terre glaise et deux ou trois autres en cire. Le sculpteur travaille incessamment. C'est après des mois, et des mois de labeur, quand il est arrivé à la forme définitive, qu'il monte en grand l'esquisse modelée par son génie.

Sous les linges humides, se dressait le Vercingétorix vaincu, caché sous une immense cage en caoutchouc blanc. Un garçonnet de seize ans, un élève de Jacques, grimpait sur la galerie, surveillé par Françoise. Il tournait soigneusement une petite poulie; la cage de caoutchouc blanc s'enlevait lentement au plafond, et le Vercingétorix apparaissait comme dans une gloire, éclairé par les rayons du soleil. L'élève aspirait de l'eau avec une petite pompe dans un seau italien en cuivre rouge ciselé, et inondait la terre glaise du groupe énorme. Quinze jours seulement avant le Salon, le mouleur viendrait, quand l'original serait bien fini, pour traduire la terre glaise en plâtre.

Françoise contemplait l'œuvre de son fils. C'était bien toujours la femme énergique et passionnée d'autrefois. L'amour de l'épouse se continuait dans l'amour de la mère. Ces deux sentiments se ressemblaient par un même égoïsme de tendresse, par une égale jalousie. Françoise rêvait une existence absolument commune. Jacques aurait toutes les gloires, elle aurait toutes les fatigues; nul ne saurait que derrière l'artiste brillant se cachait une femme obscure. Qu'il se mariât? Cette pensée ne lui entrait même point dans le cerveau. Son fils lui appartenait, comme elle appartenait à son fils. Dans sa pensée, rien ne dénouerait ces liens toujours plus forts. Elle ne trouvait même pas que ces projets fussent égoïstes. Ils lui semblaient tout simples, d'un ordre naturel, et comme la conséquence des épreuves subies en commun.