Toute la soirée, il se montra fort gai, fort tendre; mais sa gaieté et sa tendresse trahissaient une intense nervosité. Ses yeux brillaient d'un feu sombre. Il parlait avec une amertume et une violence qu'Aurélie ne lui connaissait pas, ou bien, tout à coup, il devenait triste et taciturne. Elle l'étudiait avec son intuition du cœur humain, avec son flair de femme un peu jalouse et très coquette. Elle éveillait les sens de son amant: rien de plus. Le cœur et la pensée n'étaient pas avec elle. Il lui témoignait la passion physique qu'éprouve toujours un jeune homme pour une jolie femme; mais le rêve, l'infini, l'au-delà de l'amour appartenaient à une autre. Quelle était cette autre?
V
Faustine se sentait violemment aimée. Une femme ne se trompe jamais aux sentiments qu'elle inspire. Elle perçoit nettement les troubles qu'elle fait naître, les émotions qu'elle éveille. Coquette, Mme de Guessaint aurait joué le jeu des coquettes. Sincère et loyale, elle s'interrogeait avec angoisse, se demandant si elle n'était pas bien près d'aimer, elle aussi; si elle n'aimait pas déjà. Jacques la séduisait par sa nature primesautière et jeune, par son ardeur, par sa gaieté: surtout par cette flamme de génie qui l'illuminait. Devant Faustine se posait la redoutable question qui a épouvanté tant d'honnêtes femmes! «Je suis aimée. Que ferai-je, si j'aime?» On espère toujours ruser avec son cœur. Pour une créature telle que Faustine, pure comme la neige inviolée, d'une loyauté inflexible, l'adultère est un mot vide de sens. La pensée du mensonge n'entrait pas dans cette âme. Bien plus, l'hypothèse d'une chute ne se présentait même pas à son esprit. Avec la naïveté poétique de son esprit d'artiste, elle croyait que Jacques l'aimait d'un amour passionné, mais platonique. Très fine, elle sentait bien qu'elle en imposait au jeune homme. Oserait-il même risquer un aveu? Ce qu'elle ne pouvait pas se cacher à elle-même, c'est la jouissance profonde que lui causaient ces rendez-vous quotidiens. Elle partait de l'atelier avec du bonheur plein son âme. Elle devenait gaie, elle riait, et, presque expansive, elle étonnait Nelly qui ne la reconnaissait plus. Le soir, qu'elle restât chez elle ou qu'elle allât dans le monde, elle revivait par le souvenir toute la délicieuse journée.
Ce dimanche-là, elle avait déjeuné seule. Depuis quelques jours, elle voyait peu M. de Guessaint, absorbé par les préparatifs de son voyage dans le Sud-Oranais. Assise au coin du feu, dans son boudoir, elle rêvait à la semaine qui venait de s'écouler. Comment avait-il pu suffire de quelques jours pour la changer si profondément? Elle aimerait, elle? Impossible. Par instants, elle se débattait contre la séduction irrésistible qu'elle subissait. Non pas qu'elle eût honte en se disant qu'elle pouvait faillir. Mais elle se révoltait contre cette prise de possession d'elle-même. Comment, elle, si libre, si fière, cédait-elle ainsi à une inclination coupable? Ce qui l'étonnait le plus, c'est qu'elle ne luttait pas, qu'elle ne désirait même pas lutter. Elle en revenait toujours à la même conclusion. Elle aimait Jacques, ou elle l'aimerait. Mais son amour ne connaîtrait ni les lâches abandons ni les honteuses défaites. Faustine disait quelquefois que l'honneur était la propreté de l'âme. Il lui paraissait impossible que son âme ne fût pas nette comme son corps. Les souillures humaines ne l'atteindraient jamais. Elle ne se rendait pas compte que des idées pareilles sont d'autant plus périlleuses qu'elles empêchent d'avoir peur du danger. Le danger? elle ne le redoutait pas. Elle se laissait glisser à son amour avec une témérité hautaine. Telle, la Fée des Glaciers, dans la légende suédoise: Odin l'a faite reine des hautes montagnes, et son empire durera aussi longtemps que sa virginité; insouciante et légère, elle court sur les hautes cimes, riant des abîmes entr'ouverts. Un jour elle aime et elle est aimée; elle se croit aussi vaillante que jadis; mais sa force la trahit, le vertige la prend, et elle roule dans les précipices sans fond.
La femme de chambre qui entrait dans le boudoir, tira Faustine de sa rêverie.
—M. Percier demande si Madame peut le recevoir? dit-elle.
Mme de Guessaint restait un peu étonnée. Que lui voulait-il? Tout à coup, elle sourit, se rappelant sa conversation avec le mari de Nelly.
—Faites entrer, répliqua-t-elle.
Une lueur de malice flambait dans les yeux de Faustine. Le pauvre homme! Il venait se confesser avec une docilité de collégien! Elle s'amusait à l'avance des terreurs de sa timidité effarouchée. Très effarouché, en effet, M. Percier. Rouge, ne sachant comment aborder l'entretien, il parla maladroitement de choses inutiles. Mais Faustine le rappela vite à la question.