Depuis la fuite de Faustine, Jacques s'enfermait dans le désespoir et l'inertie. Françoise l'interrogeait; il gardait un silence farouche. Elle voyait dépérir l'être qu'elle adorait. Il ne travaillait plus. Il avait fallu qu'un de ses amis surveillât le Vercingétorix, et s'entendît avec un mouleur pour que le plâtre fut prêt au jour fixé. Un soir, Mme Rosny regardait son fils, étendu sur une chaise longue, dans le petit appartement de la rue Lambert. Les yeux de Jacques se perdaient dans le vide, sa pensée s'envolait au loin, cherchant obstinément une vision adorée. Comment secouer cette torpeur, ce dégoût des autres et de lui-même? Elle eut une inspiration désespérée.

—Jacques, dit-elle, tu touches au triomphe. Tu es célèbre, et l'on te salue à l'égal d'un maître. Les craintes que j'avais pu concevoir autrefois pour ton avenir n'existent plus. Nous sommes libres de parler tout haut, de penser tout haut, libres de nous venger.

—Nous venger!

—De ceux qui ont tué ton père. Te le rappelles-tu?

—Si je me le rappelle! murmura le jeune homme. Je le vois encore dans la vieille maison de la rue Jean-Baussire, quand il est parti, hélas! pour ne plus revenir. Je me remettais lentement de ma blessure. Il m'a embrassé pendant que je dormais...

—Tu ne t'es jamais dit que tu pouvais le venger?

—Comment? Nous ne savons même pas où il repose. Il a été victime des haineuses fatalités de la guerre civile. Qui puis-je accuser de sa mort, sinon le destin qui nous l'a pris? Tant de victimes sont tombées dans les deux partis! L'oubli s'est fait, ma mère. Bien criminels ceux qui voudraient se souvenir!

Françoise eut un geste violent. Est-ce que son fils abjurerait jusqu'aux farouches rancunes qu'elle avait coulées dans son âme?

—Tu te trompes, reprit-elle, quelqu'un est coupable de la mort de ton père. Celui qui l'a arrêté, celui qui l'a fait passer par les armes. Tu as oublié son nom? Je peux te le rappeler.

Elle ouvrait l'armoire où elle cachait toutes les reliques du passé; et Jacques relisait les lignes sinistres: «Avant-hier le capitaine Maubert, du 3e bataillon de chasseurs à pied...»