—Asseyez-vous là, chère madame, et causons. Quelle est la vérité? C'est que Mme de Guessaint s'est poignardée. Supposez un instant qu'au lieu d'entrer chez votre amie dix minutes après le... après l'accident, la femme de chambre vous ait précédée? Cette fille aurait poussé les hauts cris; elle eût ameuté tout l'hôtel, et demain, trois ou quatre gazettes bien informées auraient publié un écho de Paris très perfide. Au contraire, une bonne chance veut que vous arriviez chez Mme de Guessaint. Vous la croyez morte, vous arrachez de la plaie ce petit couteau espagnol, et vous m'envoyez chercher tout de suite. Voilà le drame reconstitué dans tous ses détails, n'est-il pas vrai?
—Mais la santé de Faustine, docteur? Mais sa vie!
—Je vous ai déjà dit que dans trois semaines elle serait sur pied.
—Trois semaines?
—Mon Dieu, oui. Elle a voulu se tuer; elle s'est manquée, voilà tout. Cela se voit très souvent.
—Vous êtes exaspérant! Vous discutez les choses les plus effroyables avec un calme d'anatomiste.
Le docteur Grandier souriait doucement. Il prit la main de Nelly avec cette exquise galanterie des vieillards chez qui le cœur est resté jeune.
—Ma chère enfant, reprit-il, vous savez combien j'aime Faustine. Elle était malade depuis quelque temps; malade moralement. Vous et moi sommes ses meilleurs amis. Nous savons ce que nous savons, et ni l'un ni l'autre nous ne voudrions effleurer certains sujets. Mme de Guessaint a éprouvé une commotion violente. Le dénouement s'est produit, et un dénouement heureux, puisqu'elle ne court aucun danger, puisque personne dans sa maison ne se doute de rien. Tout le monde croit à un accident. Si je me taisais tout à l'heure devant la femme de chambre, c'est que le mot suicide ne doit pas être prononcé.
—Se tuer! Faustine!
—Hé oui! vous n'y comprenez rien. Cette femme du monde, élégante, fine et distinguée, se plantant un couteau dans la poitrine, comme une héroïne de drame au cinquième acte!... Chère madame, ce sont des faits qui se produisent tous les jours. La petite modiste et la grande dame sentent de même et vont droit à la même conclusion. Le suicide est un acte désespéré conçu par la raison, mais exécuté par la folie, pas autre chose.