Avec la finesse attendrie des vieillards que l'âge n'a point rendus égoïstes, il pouvait prononcer sur Jacques et sur Faustine un diagnostic très exact. Il connaissait la maladie passionnelle de ces deux êtres aussi exactement qu'il eût noté les degrés d'une fièvre typhoïde. Chez l'un et chez l'autre, l'amour était mort, tué de la même façon, et par des causes identiques. Faustine et Jacques, jetés dans un drame violent, avaient dépensé dans la lutte toutes leurs forces nerveuses. Lancés contre un obstacle invincible, ils s'y étaient brisés, et retombaient meurtris et sanglants. Alors, chez le jeune homme comme chez la jeune femme, la réaction commençait: tous les deux cessaient d'aimer parce que tous les deux avaient épuisé la somme de résistance qu'ils possédaient. Ils avaient trop souffert l'un et l'autre; le bonheur qu'ils goûtaient dans leurs tendresses partagées n'était plus en proportion exacte avec la douleur qu'elles leur faisaient éprouver.
Ces deux êtres, qui s'étaient adorés jusqu'à vouloir mourir, recommencèrent peu à peu leur existence d'autrefois avec la même sérénité. Ils se revirent pour la première fois chez M. Grandier. Le savant réunissait quelques amis à dîner; et, brusquement, Jacques se trouva en face de Faustine. Ils devinrent fort pâles; après un court silence, il alla droit vers la jeune femme et lui tendit la main. Elle le regardait de ses yeux doux et fiers, où luisait une pensée calme.
—Toujours amis? murmura-t-elle.
—Toujours!
Et ils parlèrent de choses indifférentes.
M. Grandier ne les perdait pas de vue. Il souriait finement.
—Heureusement que la sixième côte est bien placée! murmura-t-il.
Il y eut un court silence.
—Jacques, reprit-il à haute voix, qu'est-ce que vous faites pour le prochain Salon?
—Une Phèdre, docteur!