La grande route le conduisait droit à Versailles. Il suffisait de laisser galoper Œdipe qui ne risquait pas de s'égarer. Mais en coupant à travers bois, le capitaine gagnait une demi-heure. D'ailleurs, il lui tardait de voir si l'embuscade promise se dresserait devant lui. La masse bleue et noire des taillis s'étendait à ses côtés dans une immobilité frissonnante. Bientôt Étienne poussa son cheval à travers champs, et prenant un petit sentier, caché par les herbes vivaces, s'enfonça parmi les arbres. Un grand silence l'enveloppait: le silence de l'obscurité et de la solitude. A ce moment, le vent chassa les nuages, déchirant le rideau de la nuit, et la lune monta très lentement sur l'horizon. De minces filets d'or glissaient entre les branches avec des reflets tremblants.

Le cheval, non excité par son cavalier, allait au pas. Étienne ne pensait plus à ces invisibles ennemis. Il revoyait en souvenir Nelly et Faustine, ces deux délicieuses créatures. Soudain, le bruit sec d'une branche cassée le fit tressaillir. D'instinct, il tira son revolver de la fonte: rien ne bougeait. Il pressa le flanc d'Œdipe, qui bondit sous l'éperon et s'élança. Pendant une minute, le cheval garda le galop, puis il s'arrêta brusquement. Un homme se dressait au milieu du sentier, le fusil à la main, la baïonnette en avant. Le capitaine visa et fit feu. L'homme, non atteint, se jeta de côté; mais le cheval se cabra violemment avec un hennissement aigu. Le jeune homme sentit sa monture se dérober sous lui. Il lâcha les rênes et se laissa glisser. On pouvait venir maintenant, on le trouverait debout, un revolver dans chaque main.

Ce ne fut même pas une lutte. De chaque côté du bois, des hommes se ruaient furieusement sur l'officier. Une grappe d'ennemis se pendait après lui, paralysant ses efforts violents. Ses pieds, ses jambes, ses poignets étaient serrés, tenaillés et comme vissés en des écrous de chair. Une attaque silencieuse, brutale, comme un coup de massue asséné dans l'ombre. Étienne était bâillonné, ligoté, entraîné à travers les arbres, avant même d'avoir compris d'où venait ce rude assaut.

De ce côté, les bois de Chavry ont une étendue de plusieurs kilomètres. Le capitaine connaissait tous ces fourrés, tous ces taillis où il jouait dans son enfance, où, plus tard, il se promenait à cheval. Il tâchait de regarder à droite et à gauche pour se rendre compte du chemin suivi par ses ennemis. Mais la nuit l'enveloppait. Un rideau humain se dressait à ses côtés. Il entendait à peine quelques mots échangés à voix basse. De temps en temps, un juron étouffé, lorsqu'un de ses agresseurs buttait contre une pierre ou s'accrochait à une branche. Enfin brusquement on s'arrêta. Une voix dit: «Nous sommes bien ici...»

Entre des arbres épais s'étalait une clairière étroite, mais très exactement fermée. Alors seulement se dénouèrent les liens attachés aux membres du jeune homme. D'un bond il se trouva sur pied, mais sans armes. Autour de lui, une vingtaine de gardes nationaux hâves, déguenillés, vaguement estompés par le reflet jaunâtre d'un feu de broussailles. D'autres vautrés à terre, avec des faces abruties d'ivrognes, cuvaient leur eau-de-vie, et regardaient, indifférents, en fumant de courtes pipes. Çà et là, des fusils en faisceaux. Ce qui effrayait le plus chez ces démons évoqués d'un enfer inconnu, c'était le silence lourd qui pesait sur eux. Ils étaient soixante, à peu près. Et depuis la grande défaite, ils restaient là, tapis dans ces bois, comme des bêtes fauves. On leur avait distribué quarante-huit heures de vivres avant de quitter Paris. Mais la plupart, depuis le matin, les autres, depuis la veille, manquaient de biscuit et de viande.

Étienne comprit tout d'un seul regard. Il était perdu. Jamais on ne lui ferait grâce. Sans doute, la plupart de ces fédérés, qui, l'avant-veille, se battaient encore et rudement, avaient des âmes de soldats. Mais la haine l'emporterait. Il ne lui restait plus qu'à bien mourir. Pas une chance de salut. L'armée de Versailles ignorait que cette bande campât si près d'elle. Les feux rares, le silence relatif qui se gardait, prouvaient autant de prudence que de crainte.

L'un d'eux, qui portait les galons de sergent-major, sortit d'un groupe et s'avança vers le capitaine:

—Écoutez, citoyen. Vous voyez que vous êtes pris. C'est moi le chef ici: n'oubliez pas mes paroles. N'essayez pas de vous enfuir. Vous êtes soigneusement gardé. On va délibérer sur votre sort.

—C'est-à-dire que vous allez discuter à quelle sauce on me mangera? riposta l'officier avec un sourire gouailleur.

Le sergent-major eut un geste brusque; Étienne l'examina avec plus d'attention. Un grand gaillard, à la figure tannée, violente. Ses yeux noirs brillaient. Une nature implacable, mais non féroce.