PENDANT ET APRÈS VOLTAIRE.

DEPUIS 1718.

Principaux tragiques contemporains de Voltaire.—Piron.—Ses tragédies.—Callisthène (1730).—Anecdote.—L'acteur Sarrazin.—L'abbé Desfontaines et Piron.—Fernand Cortez (1744).—Anecdotes.—Monsieur André, perruquier et poëte, le Jasmin du dix-huitième siècle.—Sa tragédie du Tremblement de terre de Lisbonne.—Histoire littéraire de Monsieur André et de sa tragédie.—Le président Dupuis et la tragédie de Tibère (1726).—Epigramme.—De Morand.—Ses infortunes.—Son inaltérable gaieté, même au moment de la mort.—Ses tragédies de Teglis (1735).—Childéric (1736).—Mégare (1748).—Anecdotes.—Sa comédie de l'Esprit du Divorce (1736).—Sujet de cette pièce.—Anecdotes plaisantes.—Le Franc de Pompignan.—Ses tragédies de Didon et de Zoraïde (1745 et 1734).—Vers supprimés dans Didon.—Vers à mademoiselle Dufresne.—Les Adieux de Mars (1735).—Vers supprimés.—Lamotte-Houdard.—Son projet d'introduire des tragédies en prose au théâtre.—Les Machabées (1721).—Succès de cette pièce.—On l'attribue à Racine.—Anecdote.—Romulus (1722).—Inès de Castro (1723).—Spirituelle critique.—Œdipe (1726). Genre de talent de Lamotte.—La Noue, acteur et auteur de mérite.—Son histoire.—Zélisca.La Coquette corrigée (1756).—Vers sur lui.—Vers que lui adresse Voltaire à propos de la tragédie de Mahomet II.—Marmontel.—Denys le Tyran (1748).—Aristomène (1749).—Anecdote.—Cléopâtre (1750).—L'aspic.—Acante et Céphise (1751).—Portelance.—Sa tragédie prônée d'Antipater.—Dorat.—Ses tragédies de Zulica, de Régulus de 1760 à 1773.—Anecdotes.—Critiques.—Le Mierre.—De 1758 à 1766, il donne plusieurs belles tragédies à la scène.—Celles d'Idoménée et de Guillaume Tell.—Anecdotes.—De Belloy, poëte national.—Sa tragédie de Titus (1759).—Zelmire (1762).—Le Siége de Calais (1765).—Nombreuses anecdotes sur cette pièce.—Origine et historique des représentations dites gratis.—Anecdotes.

Les poëtes tragiques contemporains de Voltaire sont nombreux, et il y aurait parmi eux un grand choix à faire. Quelques-uns ont marqué dans la littérature dramatique. Un de ceux dont le nom est le plus connu est le célèbre Piron, à qui ses comédies et ses poésies légères, très-légères même, beaucoup plus encore que ses pièces sérieuses, ont acquis une grande réputation.

Piron, né en 1689, à Dijon, fit ses études dans le collége des jésuites de cette ville. Si les révérends pères eurent l'espoir de l'attirer dans leur ordre, ainsi qu'ils l'essaient volontiers lorsqu'ils rencontrent un sujet de mérite, ils se trompèrent grandement. A peine hors de la férule classique, Piron, qui se sentait pour la poésie, la folie, les chansons et l'amour, un irrésistible attrait, abandonna Dijon pour venir à Paris. Son entrain, sa facilité à composer des poésies grivoises et pleines d'esprit, le firent rechercher et admettre dans les sociétés les plus gaies, auxquelles il payait lui-même le plus aimable tribut. Ses bons mots, spirituels sans être méchants, ses saillies, où ne perçait jamais l'envie de nuire, furent bientôt cités, colportés, et son nom devint connu même à Paris, où il faut si longtemps pour se faire connaître.

Prédécesseur de Béranger, il commença sa carrière dramatique en composant tantôt seul, tantôt en collaboration avec Lesage et d'Orneval, des parodies, des opéras comiques qu'il donnait aux théâtres forains.

Nous parlerons plus loin de ses compositions d'un ordre secondaire, quand nous aborderons les théâtres de la Foire; aujourd'hui nous n'avons à apprécier que Piron auteur tragique, Piron, poëte grave et sérieux.

En 1730, il donna à la scène des Français la tragédie de Callisthène, qui eut du succès et faillit tomber par suite d'une circonstance assez plaisante. A la première représentation de cette pièce, le poignard qu'on remet à Callisthène pour qu'il se perce le sein, se trouva en si mauvais état, qu'en passant de la main de Lysimaque dans la sienne, le manche, la poignée, la garde, la lame, tout se disjoignit, se sépara de façon que l'acteur dut recevoir son arme pièce à pièce. Obligé de tenir tous les morceaux le mieux possible, à pleine main, et ce qui devait être moins facile, de garder son sérieux, forcé de continuer son rôle et de gesticuler en déclamant pompeusement bon nombre de vers avant de se poignarder, le pauvre acteur était dans un embarras qui n'échappait point aux spectateurs et qui amusait beaucoup le parterre. Aussi, lorsqu'à l'instant fatal, Callisthène fut contraint, sous prétexte d'un coup de poignard, de se donner un coup de poing dans la poitrine, jetant ensuite les diverses parties de l'arme dont il avait été censé se servir pour accomplir son suicide, un rire général éclata dans la salle et faillit nuire à la pièce de Piron.

Trois ans plus tard, en 1733, cet auteur, qui prenait goût aux œuvres tragiques, fit représenter Gustave Vasa. Les Italiens s'en emparèrent et en firent une spirituelle critique, les Étrennes. On trouve dans cette parodie:

Lorsque du fond du Nord un héros sortira,
Il effacera tout par sa clarté suprême;
Le grand Gustave étonnera
Par ses beautés et par ses défauts même;
Jusques à son habit, tout en lui charmera.
Grands dieux! quelle riche abondance
De situations contre la vraisemblance!
Et que de lieux communs heureusement cousus
A des événements qu'on n'aura jamais vus!
Un songe, une reconnaissance,
Des monologues tant et plus;
Une longue oraison funèbre
D'un prince vivant qu'on célèbre;
Des travestissements, des conspirations,
Des emprisonnements et des proscriptions;
Une sédition subite,
Qui change tout à coup les décorations:
Un enlèvement, une fuite,
Un combat sur la glace, où, faisant le plongeon,
Par un prodige heureux, la fille de Sténon
Disparaîtra sous l'eau, tout habillée,
Puis reviendra sur l'horizon,
Pour nous en informer, sans paraître mouillée;
Et, par un dernier trait digne d'être vanté,
Après tant de périls, de fracas, de furie,
Qui tiendront en suspens le public agité,
Sa pièce finira dans la tranquillité;
Et, hors un confident qui seul perdra la vie,
Les acteurs de la tragédie
Se retireront tous en bonne santé.