Les petites pièces qu'on appela du nom de Farces, firent leur apparition au théâtre un peu avant l'époque où les Mystères cédèrent le pas aux Moralités. Les Farces sont assez dans le goût du peuple français, ce sont elles qui, selon toute probabilité, peuvent être considérées comme ayant donné naissance au vaudeville. Bien peu ont eu les honneurs de l'impression. L'une d'elles cependant obtint un succès véritable et un retentissement qui la maintint plus d'un siècle au théâtre: c'est celle de l'Avocat Pathelin du poëte Villon. Bien plus, après avoir été jouée pendant cent ans, cette pièce fut refaite au goût de l'époque en 1706, par Brueys, et se trouve encore, de nos jours, au répertoire du Théâtre-Français.
François Corbeuil, dit Villon, poëte qui vivait au commencement du seizième siècle et qui passe pour l'auteur de l'Avocat Pathelin, se retira, dit-on, sur ses vieux jours en Poitou, chez un de ses amis, abbé à Saint-Maixent. Ce fut là, prétend Rabelais, que pour s'égayer dans sa retraite, et aussi dans le but de divertir les habitants du lieu, il entreprit de faire jouer en langue poitevine la Passion de Notre-Seigneur, puis la farce de Maître Pierre Pathelin. La première de ces deux pièces fut la cause d'un petit scandale qui amusa le pays plus peut-être que le mystère représenté. Tout étant prêt pour jouer la Passion, on s'aperçut qu'on n'avait pas de vêtements assez beaux pour l'acteur chargé du rôle du Père Éternel. Villon s'adressa au sacristain d'un couvent de Cordeliers dans l'établissement desquels existait une chape magnifique. Le sacristain refusa de la prêter, faisant fi des acteurs. Ces derniers, pour se venger de lui, furent l'attendre sur la route, un jour de quête. Déguisés en diables, armés d'instruments de toute espèce, ils donnèrent au pauvre sacristain un charivari des mieux conditionnés, lui criant: «Hé! le vilain! hé! le vilain! qui n'a pas voulu prêter à Dieu le Père une pauvre chape.» Les déguisements effrayèrent le malheureux, le bruit effraya sa mule, la mule se débarrassa de lui, lui resta demi-mort sur le champ de bataille et les charivaristes se retirèrent en riant aux éclats.
Mais revenons à l'Avocat Pathelin. Cette farce fut reçue du public avec des applaudissements frénétiques. Le fait est, que comme farce, elle l'emporte de beaucoup sur tout ce qui a été composé dans ce genre. Le but de l'auteur était de mettre en action ce vieux proverbe: A trompeur, trompeur et demi[6].
II
TROISIÈME PÉRIODE DRAMATIQUE.
DE 1588 A 1630.
Troisième période de l'art dramatique en France, de 1588 à 1630.—Les Confrères de la Passion cèdent leur théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, 1588.—La troupe se scinde en deux parties en 1600.—La seconde troupe s'établit au Marais.—Robert Garnier.—Les principales tragédies, de 1568 à 1588.—Anecdotes relatives aux représentations de Bradamante et de Hippolyte.—Alexandre Hardy, de 1601 à 1630.—Sa fécondité.—Ses principales productions dramatiques.—La Force du sang, et Théagène et Chariclée.—Prix des places aux théâtres.—Différents usages.—Entr'actes.—Chœurs.—Orchestre.—Droits d'auteur.—L'art dramatique pendant les trente premières années du dix-septième siècle.—Nicolas Chrétien, ses pastorales et ses tragédies.—Celle d'Alboin.—Raissigner.—L'Aminte du Tasse.—Les Amours d'Astrée.—Pierre Brinon, auteur de la Calomnie et de l'Éphésienne.—Beaux vers qu'on trouve dans ces deux tragédies.—Les dernières moralités, en 1606 et 1624, de Soret.—Le roman de l'Astrée, de Durfé et de Baro.—Pastorale de Baro.—Anecdote plaisante relative à celle de Cloreste.—Pierre du Ryer.—Ses œuvres dramatiques.—Beaux vers qui s'y rencontrent.—Sa Lucrèce.—Singulières licences des poëtes de cette époque.
La première période de l'art théâtral en France peut être considérée comme embrassant l'espace qui s'écoule de la fin du quatorzième siècle au milieu du seizième; la seconde période, les quarante années de 1548 à 1588. De 1402 à 1548, le théâtre, dans l'enfance, se traîne péniblement sans faire de progrès; pendant la seconde époque, quelques hommes de goût, amis de la littérature ancienne, le font sortir de ses langes; secouant les vieilles coutumes reçues, admises sur la scène par un public ignorant, ils arrivent à un commencement de pièces dramatiques et littéraires qui doivent aboutir aux grandes écoles de Corneille, de Racine et de Molière.
Nous avons dit que les Confrères de la Passion voyaient avec peine les Mystères et les Moralités remplacés peu à peu, sur leur théâtre, par des drames profanes, ainsi que le voulait l'édit de 1548. Ils ne pouvaient se faire à l'idée du Père Éternel, de son Fils, de la Sainte Vierge et du diable, cédant le pas à Priam, à Cléopâtre, à Didon, à Marc-Antoine et autres personnages des histoires grecque ou romaine. Leur découragement devint tel, qu'après avoir exploité, avec d'assez bons profits toutefois, leur théâtre de l'hôtel de Bourgogne, pendant quarante années, ils le cédèrent ou plutôt le louèrent à une troupe de comédiens qui se constitua à Paris, avec l'autorisation du roi. Cette troupe peut être considérée, en quelque sorte, comme formant la souche de celle de la Comédie-Française, bien que la fondation du Théâtre-Français tel qu'il est encore de nos jours, date du 21 octobre 1680, seulement sept ans après la mort de Molière.