Alors donc, on put voir ouvrir la scène d'une manière imposante. L'illusion fut permise. Le jeu des comédiens, si utile au succès des pièces, n'étant plus entravé, prit un développement naturel. L'art dramatique eut devant lui une porte nouvelle. Les décors purent être placés et enlevés avec facilité. On ne vit plus un temple là où il fallait un salon; un cabinet à où il fallait un vestibule ou une place publique.
C'est au comte de Lauraguais qu'on dut ce changement radical dans les habitudes du théâtre. Il donna, pour indemniser les comédiens, douze mille francs de sa bourse.
Jusqu'en 1782, le public du parterre fut debout; à cette époque on commença à lui donner des siéges, et il ne fut plus un flot sans cesse agité. C'est pour la salle de l'Odéon que cette dernière modification fut d'abord admise.
V
QUATRIÈME PÉRIODE DRAMATIQUE.—LES DEUX CORNEILLE.
DE 1630 A 1674.
Pierre Corneille.—Considérations générales sur ses œuvres dramatiques.—Son portrait peint par lui-même.—Sa difficulté d'énonciation.—Anecdotes sur sa vie.—Ses différentes productions, dans l'ordre où elles ont été données au théâtre.—Mélite (1630).—Anecdotes.—Clitandre (1630).—La Veuve et la Galerie du Palais (1634).—Innovation due à cette dernière comédie.—La Suivante (1634).—La Place Royale (1635).—Lettre de Claveret.—Médée (1635), première tragédie de Pierre Corneille.—Son peu de succès.—L'Illusion (1635).—Le Cid (1636).—Réflexions.—Anecdotes.—Le cardinal de Richelieu.—L'Académie.—Boileau.—L'acteur Baron.—Les Horaces et Cinna (1639).—Polyeucte (1640).—Anecdotes.—Épîtres à la Montauron.—Le maréchal de La Feuillade.—Dufresne.—La Mort de Pompée (1641).—Le comte de Choiseul.—Ninon de Lenclos.—Pécourt.—Le Menteur et La Suite du Menteur (1642).—Rodogune (1646).—Réflexions.—Anecdotes.—Théodore, tragédie (1645).—Anecdote.—Héraclius (1647).—Andromède (1650).—Anecdote du cheval.—Succès de cette pièce.—Don Sanche d'Aragon (1651).—Nicomède (1652).—Pertharite (1653).—Premier échec grave de Pierre Corneille.—Il veut abandonner le théâtre et mettre l'Imitation en vers.—Œdipe (1659).—Tragi-comédie de la Toison d'Or (1660).—Sertorius, tragédie (1662).—Mot de Turenne.—Sophonisbe.—Othon (1664).—Épigramme de Boileau.—Agésilas, Attila (1666 et 1667).—Tite et Bérénice (1670).—Galimatias double.—Baron, Molière et Corneille.—Anecdote.—Pulchérie (1672).—Surena, tragédie (1674).—Psyché, en collaboration avec Molière.—Anecdote.—Hommages rendus au grand Corneille pendant sa vie et après sa mort.—Son petit-neveu.—Premier exemple de représentation à bénéfice.—Deuxième édition des œuvres de Pierre Corneille, donnée en dot par Voltaire à la petite-nièce de l'auteur du Cid.—Thomas Corneille.—Considérations sur cet auteur.—Impromptu à propos de son portrait.—Ses principales productions dramatiques.—L'Ariane.—Mlle Duclos.—Anecdote.—Le Comte d'Essex.—Le Festin de Pierre (1665), en collaboration avec Molière.—Origine de cette pièce.—L'Inconnu.—Chanson paysanne.—Le Ballet de Louis XIV.—La Devineresse, comédie dont le succès fut dû à l'actualité.—Timocrate (1656).—Anecdote à la quatre-vingtième représentation de cette pièce.—Commode (1658).—Camma (1661).—Succès de ces trois dernières tragédies.—Laodice (1668).—Bon mot au sujet de cette pièce.—Achille.—Anecdote d'un peintre à propos de cette tragédie.
Nous avons dit par suite de quelle circonstance bien simple, Corneille avait eu la révélation de son talent poétique et de son aptitude pour le théâtre. Il n'avait alors que dix-neuf ans. Sa comédie de Mélite fut le premier des anneaux qui devaient lui conquérir une gloire littéraire immortelle. Pendant cinquante-trois années, ce grand génie dota la scène française des plus belles productions et fixa définitivement les règles du beau et du sublime. En vain chercha-t-on à le surpasser, il se produisit sans doute des talents de premier ordre qui illustrèrent leur nom, mais aucun n'a encore, dans le genre tragique, atteint à sa hauteur. Racine peut être préféré par beaucoup d'hommes de mérite pour la pureté de son style; mais ses œuvres, à notre avis, n'ont pas les éclats de mâle vigueur qu'on retrouve dans celles de Corneille.
Ce grand poëte donna d'abord dans les travers communs aux auteurs de son époque. Il ne fut pas longtemps à s'apercevoir qu'il faisait fausse route, et il s'empressa d'en changer. Guidé par l'étude des anciens, il entra résolument dans la vraie carrière dramatique, entraînant sur ses pas, littérateurs, orateurs, philosophes et artistes. Sans doute on peut reprocher à ce père du théâtre plus d'un défaut. Son style est souvent inégal, il se met quelquefois au-dessus des règles grammaticales; sans doute ses chefs-d'œuvre eux-mêmes, le Cid, Cinna, Polyeucte, Rodogune, ne sont pas exempts de tout reproche; mais ses ouvrages ont des beautés qu'on ne retrouve dans ceux d'aucun autre poëte. Ses compositions dramatiques, non-seulement ne ressemblent pas à celles qui avaient paru jusqu'alors, mais nulle des siennes n'a d'analogie avec celle qui l'a précédée ou qui l'a suivie, tant son esprit était inventif, tant son génie avait de ressources. Ses plans sont variés, ses caractères sont suivis, bien développés, vigoureusement tracés. Si ses vers ne sont pas toujours de la plus exacte pureté, que d'élévation dans les idées qu'ils expriment! Si un vieux mot vient quelquefois choquer l'oreille, comme la pensée qu'il exprime est forte et noble! On peut dire que nul ne sut mieux que Corneille échauffer le spectateur et produire l'enthousiasme.