CONTEMPORAINS DE PIERRE CORNEILLE.
Singulier hommage rendu à Corneille par Mlle Beaupré.—Réflexions.—Contemporains du grand poëte.—Tristan.—Sa tragédie de Marianne (1626).—Anecdote de Mondory et de l'abbé Boyer, chez Richelieu.—Panthée (1637).—Phaéton (1637).—Singulier portrait des Destinées.—Osman (1656).—Le Parasite.—Qualités et défauts de Tristan.—Son épitaphe.—Claveret, ami puis rival de Corneille.—Ses productions dramatiques.—La Calprenède, auteur gascon.—Anecdote.—Ses tragédies de Mithridate (1638), du Comte d'Essex, de la Mort des Enfants de Brute (1647).—Son style.—Benserade.—Anecdotes.—Ses tragédies de Cléopâtre (1636), de Méléagre (1640).—Citation.—Petite vanité de Benserade.—Anecdote.—Vers au bas de son portrait.—Urbain Chevreau, poëte poitevin.—Son instruction.—Singulier anachronisme dans sa tragédie de Lucrèce (1637).—Coriolan (1638).—Citation.—Guérin de Bouscal.—Son esprit.—Ses qualités.—La Mort de Brute, tragédie (1637).—La Mort d'Agis (1642).—Ses comédies sur Don Quichotte et Sancho Pança.—La Mesnardière et La Serre.—Anecdotes sur ces deux auteurs.—Réflexions.—Tragédies en prose de La Serre.—Pandoste.—Thomas Morus et le Sac de Carthage.—Anecdote.—L'auteur du Parnasse Réformé.—Leclerc, de l'Académie Française.—Sa modestie.—Iphigénie (1645).—Épigramme de Racine.—Magnon.—Sa vanité présomptueuse.—Son livre de la Science universelle.—Ses principales productions dramatiques (1645).—Zénobie.—Anecdote.—Gombault, un des fondateurs de la Société savante qui fut la base de l'Académie.—Sa tragédie des Danaïdes (1646).—Gilbert.—Notice sur ce poëte, un des plus féconds de l'époque.—Ses tragédies.—Hippolyte (1646).—Anecdote.—Rodogune (1646).—Gilbert, plagiaire de Corneille.—Sémiramis (1646).—Les Amours de Diane et d'Endymion, tragédie (1659).—Épigramme.—Cresphonte (1659).—Anecdote.—Arie et Petus (1659).—Pastorales de Gilbert.—La tragi-comédie du Courtisan (1668).—Citation.—Qualités et défauts de Gilbert.—Montauban.—Ses deux tragédies.—Sa pastorale des Charmes de Félicie (1651).—Citation.—L'abbé de Pure, rendu célèbre par Boileau.—Mme de Villedieu et Millotet.—Manlius Torquatus (1662).—Nitetis (1663).—Citation.—Millotet et son extravagante tragédie de Sainte-Reine (1660).—Quinault, considéré comme poëte tragique.—Notice sur cet auteur.—La Cour des Comptes.—Voltaire venge Quinault des satires de Boileau.—Nature de son talent.—Ses tragédies.—Les Rivales (1653).—Anecdote.—Origine des droits d'auteur.—Cyrus (1656).—Agrippa (1661).—Astrate (1663).
Mademoiselle Beaupré, une des premières actrices qui parut sur la scène (car pendant longtemps les hommes tinrent l'emploi des femmes au théâtre), rendait, sans s'en douter, un bien grand hommage à Corneille: «Il nous a fait tort, disait-elle; nous avions avant lui des pièces pour trois écus et nous gagnions beaucoup, aujourd'hui les pièces sont fort cher et nous gagnons peu. Il est vrai que les premières étaient misérables et que maintenant elles sont excellentes; mais bah! le public était accoutumé aux mauvaises, il ne s'en trouvait pas plus mal et le talent des comédiens les faisait passer.»
La preuve de la régénération complète de l'ancien théâtre, en France, est dans ce mot de mademoiselle Beaupré. En exhalant cette plainte, l'actrice prononçait un jugement très-vrai.
Corneille, par ses compositions dramatiques, modifia le goût et fixa irrévocablement les règles de l'art. On put encore s'écarter plus ou moins du beau ou approcher plus ou moins du maître; mais au bout de quelques années, il ne fut plus permis à personne de retomber dans les anciens errements, sous peine de chutes éclatantes. Aussi voyons-nous beaucoup des auteurs tragiques contemporains de Corneille que le génie du grand poëte ne dégoûta pas de la scène, faire les plus louables efforts pour marcher sur ses traces. Nul ne put atteindre à sa hauteur; mais quelques-uns récoltèrent encore quelques palmes sur la route où lui-même en avait fait si ample moisson.
Tristan, l'un d'eux, donna sa première tragédie de Marianne en 1626, très-peu d'années avant que le grand poëte de l'époque ne fît son apparition au théâtre, et quoique les productions de son esprit eussent à soutenir avec celles de Corneille une concurrence redoutable, il obtint cependant des succès.
Né en 1601, au château de Souliers, dans la Marche, Tristan, surnommé l'Hermite, parce qu'il comptait, parmi ses aïeux, le promoteur fameux de la première croisade, eut le malheur, très-jeune encore, d'avoir un duel et de tuer son adversaire. Forcé de passer en Angleterre, il revint ensuite en Poitou et fut accueilli par Scevole de Sainte-Marthe[13] chez lequel il commença à puiser le goût des lettres. Gracié par Louis XIII, protégé par le maréchal d'Humières, nommé gentilhomme de Gaston d'Orléans, Tristan, qui partageait ses loisirs entre le jeu, les femmes et la poésie, fit d'abord paraître en 1626 une tragédie de Marianne qui produisit à cette époque une véritable sensation. Le célèbre comédien Mondory, chargé du principal rôle dans cette œuvre dramatique, l'interpréta avec talent et contribua beaucoup au succès de l'ouvrage. Le bruit de cette tragédie parvint aux oreilles de Richelieu qui fut curieux de l'entendre et manda l'acteur au Palais-Cardinal. Le comédien se surpassa; l'Éminence, qui n'avait pas un cœur des plus tendres, laissa échapper quelques larmes, aussitôt l'abbé Bois-Robert de prétendre qu'il s'acquitterait encore mieux du rôle que Mondory, Mondory fût-il présent. Le jour fut convenu pour cette espèce de défi. Bois-Robert déclama avec âme, si bien que l'acteur lui-même s'avoua vaincu. Cette aventure valut au favori de Richelieu le surnom d'abbé Mondory. Pour en revenir à la Marianne de Tristan, nous dirons que non-seulement cette tragédie fut longtemps maintenue au théâtre, mais que Rousseau s'en occupa pour y introduire quelques corrections.
Tristan, qui s'était révélé avec tant d'éclat, resta plusieurs années sans rien produire. En 1637, il donna Panthée, où l'on trouve ces deux beaux vers:
Et lorsqu'il est tombé sanglant sur la poussière,
Les mains de la Victoire ont fermé sa paupière.
A peu près vers la même époque, il fit paraître la Chute de Phaéton, qui n'eut pas le succès de Marianne, d'autant que Pierre Corneille était alors entré en ligne, au théâtre. C'est dans cette tragédie de Phaéton que l'on trouve le très-singulier portrait suivant des Destinées: