Je suis libre, Timante, et ne veux point de maître.
Je ne prétends jamais dépendre que de moi.
Eh! t'avais-je promis de ne parler qu'à toi?
Penses-tu que tu sois l'amant seul qui me serve?
N'en ai-je pas encore qu'il faut que je conserve?
Et de tous les bergers dont j'ai reçu la foi,
Si je n'ouvre la bouche et les yeux que pour toi,
Et que l'un de ces jours je cesse de te plaire,
Ou que je change aussi, comme tout se peut faire,
Tous les autres, jaloux de ces bons traitements,
Quand je t'aurai perdu, seraient-ils mes amants?
Et si ma liberté pour tous n'était soufferte,
Qui d'entre eux me voudrait consoler de ta perte?
Je songe à l'avenir, dont tu n'es pas garant:
Du moins si l'un me quitte, un autre me reprend.
Vois si l'humeur te plaît, ou si, sans jalousie,
Tu pourras me servir ainsi toute ma vie?
Et si cela se peut, espère quelque jour,
Et la bouche et la main, pour flatter ton amour:
Et peut-être le cœur, si mon humeur me change, etc.
Montauban, ami de Boileau, de Chapelle et de Racine, et que l'on prétend même avoir travaillé aux Plaideurs de ce dernier, était un auteur ayant de l'esprit et de la facilité. Avocat distingué, il se fit plus de renom au palais qu'au théâtre.
Nous ne citerions pas ici l'abbé de Pure, si les Satires de Boileau ne l'avaient rendu célèbre. L'abbé de Pure était un homme fort agréable, mais d'une figure peu avantageuse; aussi le grand critique a-t-il écrit satiriquement:
Quand je veux d'un galant dépeindre la figure,
Ma plume, pour rimer, trouve l'abbé de Pure.
Une tragédie: Ostorices, et une comédie: Les Précieuses, pièces jouées l'une et l'autre en 1659, constituent tout le bagage dramatique de l'abbé de Pure, dont le nom ne fût pas arrivé sans doute jusqu'à nous, sans l'acharnement de Despréaux à le décrier. A quelque chose malheur est bon!
Il nous reste, pour compléter la série des poëtes tragiques contemporains de Corneille et ayant joui d'une certaine célébrité, à parler de Madame de Villedieu et de Millotet, auteur de la tragédie de Sainte-Reine.
Madame Desjardin de Villedieu, femme d'un capitaine du régiment de Dauphin, avait beaucoup d'esprit. Ayant obtenu la cassation de son mariage, elle épousa un M. de Challe, le perdit et se maria de nouveau, mais sans quitter le nom de son premier époux. Ses romans l'ont fait plus connaître que son Manlius Torquatus, joué cependant avec succès en 1662. On prétendit, dans le temps, que l'abbé d'Aubignac n'était pas étranger au plan de cette pièce; mais l'abbé s'en est toujours défendu. Nitetis, tragédie représentée en 1663, fut également bien accueillie du public. Dans cette pièce, Nitetis, surprise par son mari avec son amant, lui dit sans se troubler et avec un cynisme qui ne passerait pas au théâtre de nos jours:
Bien que tes cruautés augmentent chaque jour,
La loi fait dans mon cœur l'office de l'amour.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le même sentiment me force à t'avertir,
Que c'est au nom d'époux que mon amour se donne;
Qu'en t'aimant comme tel, j'abhorre ta personne;
Et que, si dans sa place un monstre avait ma foi,
Il aurait dans mon cœur le même rang que toi.
Millotet, chanoine de Flavigny, au lieu d'appliquer le peu de talents qu'il pouvait avoir à composer de bonnes tragédies, s'appliqua à faire un véritable tour de force. Il fabriqua: Sainte Reine ou le Chariot du triomphe tiré par deux aigles, de la glorieuse, noble et illustre Sainte Reine d'Alise, vierge et martyre. Toutes les scènes commencent par chacune des lettres de ces cinq mots: Sainte Reine, priez pour nous. Mais ce qu'il y a de plus bizarre, c'est que l'auteur a eu l'incroyable patience de faire en sorte que tous les acteurs et actrices qui représentaient cette tragédie, eussent leur acrostiche dans leurs paroles, par chaque lettre de leurs noms, ou de leurs surnoms. On comprend le ridicule d'une pièce faite pour vaincre une difficulté de cette espèce.
Peut-être a-t-il existé encore quelques auteurs tragiques contemporains de Pierre Corneille; mais nous croyons avoir passé en revue ceux d'entre eux dont les œuvres, au point de vue littéraire ou anecdotique peuvent offrir quelque intérêt aux lecteurs de l'époque actuelle. Quant à ceux qui se sont plus spécialement adonnés à la comédie ou aux pastorales, fort en vogue sous Louis XIII et sous Louis XIV, nous les avons réservés pour faire escorte au père de la bonne comédie, à Molière, autour duquel nous les grouperons à leur tour. Il est un homme cependant dont le nom ne saurait être passé sous silence, c'est Quinault; mais comme en lui se trouvent deux poëtes en la même personne, le poëte tragique et comique et le poëte lyrique, nous ne parlerons ici que du Quinault, auteur de plusieurs tragédies et d'un certain nombre de comédies, mettant de côté, pour l'instant, le Quinault qui charma son siècle par les productions littéraires dont il gratifia la scène de l'Opéra Français.