En 1661, Quinault fit jouer sa tragédie d'Agrippa ou le Faux Tibérius. Elle réussit, malgré l'absurdité de la donnée sur laquelle elle repose, donnée inacceptable, car comment admettre que la ressemblance de Tibérius et d'Agrippa est telle, au physique et au moral, que la maîtresse d'Agrippa, après avoir été longtemps avec l'un, continue à le prendre pour l'autre? Deux ans plus tard, en 1663, parut Astrate, très-bien reçue du public et très-prônée dans le Journal des Savants de cette époque, tandis que Boileau, dans sa troisième satire, se plaît à l'abîmer, selon l'expression consacrée de nos jours. Cette tragédie, si elle a des défauts, a cependant du mérite, et il n'en est pas moins positif qu'elle resta près d'un siècle au théâtre.
En 1666 et 1670, Quinault écrivit encore deux tragédies: Pausanias et Bellérophon; mais, comme nous l'avons dit en commençant à parler de cet auteur célèbre, c'est comme poëte lyrique qu'il faut l'envisager, si l'on veut rendre hommage à son véritable talent[15].
VIII
RACINE.
DE 1666 A 1690.
Racine.—Parallèle avec Corneille.—Talent comparé de ces deux grands poëtes.—Qualités de Racine.—Notice.—Sa tragédie de la Thébaïde, en 1664.—Anecdote.—Jugement de Corneille sur Racine.—Tragédie d'Alexandre (1666).—Son peu de succès dans le principe.—On l'ôte à la troupe de Molière pour la donner à la troupe de l'Hôtel de Bourgogne.—Son succès.—Plaisante anecdote à ce sujet.—Le Dialogue des Morts, de Boileau, et l'Alexandre, de Racine.—Andromaque (1667).—La Champmeslé et la Desœillets.—Mot judicieux de Louis XIV.—Boutade d'un spectateur.—Première parodie.—Chagrin de Racine.—Les Plaideurs (1668).—Histoire anecdotique de cette jolie comédie.—Britannicus (1669).—Dénouement, critiqué par Boileau.—Effet produit sur Louis XIV par quelques vers de cette tragédie.—Anecdote.—Bérénice (1671).—Sujet donné par Henriette d'Angleterre.—Parodie.—Mot de Chapelle.—Mlle de Mancini.—Le Grand Condé.—Anecdote de la sentinelle et de Mlle Gaussin.—Vers à ce sujet.—Bajazet (1672).—Racine, poëte satirique, de par Boileau.—Mithridate (1673).—Anecdotes relatives à cette tragédie.—Iphigénie (1674), donnée à Versailles au retour de la campagne de la Franche-Comté.—Vers de Boileau à cette occasion.—Anecdote de Lully.—Singulière annonce à propos d'Iphigénie.—Mlle Gaussin, dans le rôle d'Iphigénie.—Vers qu'on lui adresse.—Phèdre (1677).—Ce qui donna l'idée première de cette tragédie à Racine.—La Champmeslé.—Cabale contre cette pièce.—La Phèdre de Pradon.—Mme Deshoulières, la duchesse de Bouillon et le duc de Nevers.—Les trois sonnets.—Grande querelle.—Frayeur de Racine et de Boileau.—Le fils du Grand Condé les rassure.—Les tribulations essuyées par le tendre Racine, à propos de cette tragédie, le font renoncer au théâtre, à l'âge de trente-huit ans, malgré Boileau.—Esther (1689).—Anecdotes relatives à cette pièce.—Athalie (1690).—Cette pièce, mal jugée, est comprise par Louis XIV et défendue par Boileau.—Mme de Maintenon la fait jouer en présence du roi.—En 1702, après la mort de Racine, Louis XIV la fait représenter à Versailles.—Les principaux personnages de la cour y prennent des rôles.—En 1716, le Régent donne l'ordre aux Comédiens de la mettre au théâtre.—Le public commence enfin à admirer ce dernier chef-d'œuvre de Racine.—Succès de cette pièce.—Son actualité pendant la Régence.
Après les belles tragédies de Pierre Corneille, on était loin de penser qu'un auteur dramatique pût égaler le maître; c'est cependant ce qui arriva quand parut Racine.
Plus heureux que Corneille, Racine sut s'arrêter dans un âge et à un moment où sa réputation n'ayant fait que grandir, on pouvait affirmer que ce poëte était à l'apogée de sa gloire.—Ces deux hommes ont également contribué à élever l'art dramatique en France, l'un en faisant justice des pièces absurdes qui, jusqu'à sa venue, occupaient despotiquement la scène et en fixant les règles dont il n'était plus permis de s'écarter; l'autre en rectifiant la langue et en lui donnant une douceur qu'elle a conservée depuis les belles compositions de son génie. Le théâtre de Corneille, comme celui de Sophocle, brille par la vigueur des pensées. Racine, comme Euripide, a su donner au sien la tendresse des sentiments. On peut dire que la tragédie chez l'un prend les formes d'une statue qui frappe par la fierté, la hardiesse de ses proportions; que chez l'autre, c'est un tableau dont l'expression tendre, délicate, naturelle, animée, charme les yeux et touche le cœur. Corneille, c'est le torrent qui grossit avec violence et brise ses digues pour faire une irruption; Racine, c'est le fleuve majestueux qui, dans son paisible cours, répand la fertilité dans les lieux qu'il arrose. Corneille enfin va au cœur par l'esprit, Racine trouve le chemin de l'esprit par le cœur. Ils marchent parallèlement sur deux lignes à la hauteur l'un de l'autre, immortels l'un et l'autre et dignes l'un comme l'autre de la gloire dont ils jouiront dans le monde, tant qu'il y aura des hommes capables d'apprécier le beau et de comprendre le sublime. Boileau disait: le pompeux Corneille et le tendre Racine, et il avait raison.
Conduit par un goût qui ne faisait jamais fausse route, Racine choisissait avec un tact parfait tous les sujets de ses grandes compositions. Il aimait mieux devoir beaucoup à la bonté du sujet que de compromettre le succès d'une pièce en cherchant à vaincre une situation difficile. Son esprit fin, délicat, plein de noblesse et d'élévation, saisissait avec un grand bonheur les nuances du sentiment. Il savait, en peignant la nature sous ses plus riants aspects, l'embellir encore sans la déguiser. Les grandes passions avaient en lui un interprète sage, tendre et qui sut, de prime-abord, débarrasser la scène des fadaises dont on se croyait obligé de surcharger le langage, surtout lorsque l'on voulait exprimer le sentiment si naturel de l'amour. Dans ses belles et suaves compositions, Racine intéresse et fait passer l'âme du spectateur ou du lecteur par toutes les péripéties du drame intime. Faiblesse, inquiétude, emportements, détours cachés, secrets passionnés, on comprend tout avec lui, au besoin on excuserait tout. Le style est d'une douceur, d'une noblesse, d'une élégance dont rien jusqu'à lui n'avait donné l'idée. On peut affirmer que Racine est le poëte de l'intelligence; car l'oreille, l'esprit et le cœur, en l'écoutant, sont satisfaits. Aussi, jamais auteur n'eut un succès plus réel, plus soutenu et plus durable. Aujourd'hui encore, après deux siècles, il fait loi.