Vous m'aimez, vous me soutenez,
Et cependant je pars.
mais les paroles de mademoiselle de Mancini sont empreintes d'un sentiment bien autrement énergique.
On raconte que Louis XIV, rencontrant son médecin au sortir de la représentation de cette tragédie, lui dit avec beaucoup d'esprit et d'à-propos: «J'ai été sur le point de vous envoyer chercher pour secourir une princesse qui voulait mourir sans savoir comment.»
Le grand Condé fit un compliment très-délicat à Racine, à propos de cette pièce. On lui demandait son avis, il répondit par ces deux vers de Titus à Bérénice:
Depuis deux ans entiers, chaque jour je la vois,
Et crois toujours la voir pour la première fois.
A l'une des représentations, dont le rôle principal était joué par mademoiselle Gaussin, une des sentinelles, fondant en larmes, laissa tomber son fusil. Cela donna lieu aux vers suivants:
Quel spectacle louchant a frappé mes regards,
Quand sous le nom de Bérénice,
Gaussin de son amant déplorait l'injustice!
J'ai vu des flots de pleurs couler de toutes parts,
Et jusqu'aux fiers soldats en larmes,
Oubliant leurs emplois, laisser aller leurs armes.
Quel contraste divers, quand sous le même nom,
L'orgueilleuse Montrose a paru sur la scène!
Aucun cœur n'a senti la moindre émotion;
Aucun n'a retrouvé, dans sa froide action,
Bérénice, ni Melpomène.
Aussi dans ces adieux, si tristes pour Titus,
Le public, trop charmé de sa fuite soudaine,
Lui répondait: Partez et ne revenez plus:
O Racine, ombre révérée,
De quel ravissement ne dois-tu pas jouir,
Lorsque tu vois, du haut de l'Empyrée,
La tendre Gaussin embellir
Les chefs-d'œuvre de ton génie.
Répandre sur tes vers les grâces et la vie
D'un sentiment aimable et délicat;
Surpasser Lecouvreur, étonner Melpomène,
Et remontrer sur notre scène
Bérénice avec plus d'éclat,
Que tu n'en sus prêter aux pleurs de cette reine.
Les tragédies de Racine se succédaient pour ainsi dire régulièrement, soit chaque année, soit de deux en deux ans, et pas une n'était entachée de médiocrité.
En 1672 vint Bajazet, dont il est question dans les lettres de madame de Sévigné. Cette pièce réussit à merveille. Corneille, qui assistait à la première représentation, se penchant à l'oreille de M. Segrais, lui dit: «Les personnages de cette tragédie ont, sous des habits turcs, des sentiments trop français; je n'avoue cela qu'à vous, d'autres croiraient que la jalousie me fait parler.» Cette critique était fort juste. Boileau concluait des quatre vers suivants:
L'imbécile Ibrahim, sans craindre sa naissance,
Traîne, exempt de péril, une éternelle enfance,
Indigne également de vivre et de mourir,
On l'abandonne aux mains qui daignent le nourrir;