Madame de Sévigné, dans une de ses lettres, raconte à sa fille la représentation d'Esther, à laquelle elle a assisté, et sa conversation (du reste parfaitement banale, mais qui lui fit bien des envieux) avec le vieux roi.

La tragédie d'Esther ne fut imprimée et donnée au théâtre que bien longtemps après son apparition à Saint-Cyr. Le public ne ratifia pas le succès immense qu'elle avait obtenu. M. de La Feuillade appelait l'impression de cette pièce une requête civile contre l'approbation publique.

Athalie, un des chefs-d'œuvre du maître, et sa dernière tragédie, ne fut pas représentée à Saint-Cyr, comme on le croit généralement. Vers la fin de 1690, l'auteur se disposait à la faire jouer par la jolie troupe qui avait interprété Esther, lorsque madame de Maintenon, soit par suite des avis nombreux qu'elle reçut, soit éclairée par la raison et réfléchissant aux inconvénients qu'il y avait réellement à mettre en scène, devant la Cour, ses jeunes et jolies pensionnaires, coupa court aux représentations théâtrales et les défendit. On a pensé que les ennemis de Racine étaient pour quelque chose dans cette défense; la chose n'est point impossible. Cependant, comme tout était prêt pour les représentations d'Athalie, madame de Maintenon ne voulut pas se priver du plaisir de voir exécuter cette pièce avec tous les chœurs. Elle fit venir deux fois à Versailles les jeunes actrices qui avaient dû remplir les rôles à Saint-Cyr, et se fit déclamer la tragédie en présence du roi, dans une chambre du théâtre, mais sans apparat, sans costumes. L'impression que cette représentation, ou plutôt ce récit, produisit sur Louis XIV, fut des plus vives, et cela valut à Racine la charge de gentilhomme ordinaire de la chambre. Le roi, qui avait le goût du beau, ne partageait pas l'avis de beaucoup de gens, qui répandaient partout que cette tragédie était plus que médiocre. On prétend même qu'à cette époque il était de bon ton de la décrier. On fit une méchante épigramme qui se terminait par ces deux vers:

Pour avoir fait pis qu'Esther,
Comment diable a-t-il pu faire?

Quelques Parisiens se trouvaient à la campagne quand Athalie venait d'être imprimée, et on la leur avait envoyée. Le soir, en jouant aux petits jeux à gages, on infligea pour pénitence, à un des hommes de la joyeuse société, de lire tout seul le premier acte de la dernière tragédie de Racine. Il se récria contre la sévérité de la punition; mais, obligé de s'exécuter, il se retira dans sa chambre et prit en tremblant le livre. Tout à coup il fut saisi d'admiration, et, le lendemain, il déclara qu'Athalie était le chef-d'œuvre du grand poëte; on crut qu'il voulait plaisanter; il affirma qu'il parlait sérieusement et demanda la permission de lire tout haut la pièce entière. L'ouvrage qu'on avait traité avec tant de mépris fut trouvé admirable.

Racine ne croyait pas cette tragédie supérieure à ses autres pièces; il donnait la préférence sur toutes à Phèdre. Boileau fut le seul qui maintint, envers et contre tous, son opinion. «Je m'y connais bien, disait-il, on y reviendra; Athalie est un chef-d'œuvre.»

Ce fut en 1716, longtemps après la mort de Racine, que la tragédie d'Athalie fut mise à la scène. La Cour avait toujours conservé pour elle une prédilection marquée. C'est au point qu'en 1702, Louis XIV voulut la voir représenter à Versailles. La duchesse de Bourgogne se chargea du rôle de Josabeth; ceux d'Abner, d'Athalie, de Joas, de Zacharie, furent remplis par le duc d'Orléans, la présidente de Chailly, le comte de l'Esparre, second fils du comte de la Guiche, et M. de Champeron. Baron père eut le rôle de Joad; le comte d'Ayen, plus tard maréchal de Noailles, et sa femme, nièce de madame de Maintenon, y remplirent également des rôles secondaires. Trois fois cette admirable tragédie fut jouée à la Cour par ces grands personnages. Comme ces représentations n'avaient qu'un nombre restreint de spectateurs, elle n'en acquit pas plus de célébrité. On continua, dans le public, à la croire détestable, et ce ne fut qu'après son interprétation par les comédiens de Paris, qui durent affronter l'orage d'un public mal disposé, que ce public comprit enfin qu'il avait fait fausse route et revint franchement sur son opinion erronée. C'est le duc d'Orléans, régent de France, qui, sur le compte que lui en firent des hommes d'esprit, voulut juger par lui-même de l'effet produit à la scène par Athalie. Il ordonna aux acteurs du Théâtre-Français de l'apprendre, malgré la clause insérée dans le privilége et qui leur défendait de la représenter. Par une suite de circonstances politiques, Athalie avait à cette époque une sorte de mérite d'actualité qui servit encore à la faire valoir. Louis XV avait l'âge du Joas de Racine; ce prince, comme le Joas de l'histoire juive, restait seul d'une famille nombreuse éteinte par la mort. Le public de Paris, si prompt à saisir les à-propos, applaudit avec force ces vers:

Voilà donc votre roi, votre unique espérance?
J'ai pris soin jusqu'ici de vous le conserver,
. . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . .
Du fidèle David c'est le précieux reste,
. . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . .
Songez qu'en cet enfant tout Israël réside,
. . . . . . . . . . . . . . . .

Nous allons grouper autour de Racine, comme nous avons groupé autour de Corneille, les principaux auteurs tragiques dont les pièces furent mises au théâtre pendant la période qui s'étend de la fin du dix-septième siècle au milieu du dix-huitième, époque à laquelle nous aurons à parler d'un autre grand poëte, Arouet de Voltaire. Nous aborderons ensuite la comédie avant, pendant et après Molière.

«Racine, dit un homme d'esprit, forma, sans le savoir, une école, comme les grands peintres; mais ce fut un Raphaël qui ne fit point de Jules Romain.»