«Permettez-moi, mon cher ami, de vous faire un petit reproche. D'où vient que m'écrivant un mois après la représentation de ma comédie, bien informé de ses diverses fortunes, que M. Desmarets, à qui vous aviez fait réponse, vous avait mandées; d'où vient, dis-je, mon ami, que vous m'écriviez d'un air mystérieux: Je vous félicite du succès qu'a dû avoir le Capricieux. En bonne foi est-ce avec moi qu'il faut prendre de ces politesses réservées et sèches? Pensez-vous que j'eusse trouvé mauvais que vous m'eussiez écrit: J'ai été bien étonné d'apprendre le mauvais sort de votre première représentation? Non, mon cher Duché, ce n'est point devant des gens comme vous que je suis honteux de ma mauvaise fortune. De qui est-ce qu'un malheureux recevra des consolations, si ce n'est de ses amis? Et comment pourront-ils le consoler, lorsqu'ils ignoreront ou feindront d'ignorer ce qui lui arrive? Ce n'est pourtant pas en cette occasion que j'en ai eu le plus de besoin. La pièce s'est relevée et a été fort applaudie pendant onze représentations, et aurait été à vingt, si les comédiens avaient voulu y joindre une pièce; ce qui, au lieu de cent pistoles que m'a valu cette comédie, m'en aurait valu deux cents. Mais apprenez la plus cruelle chose qui puisse arriver à un homme. On a fait des chansons sur un air de l'opéra qui se joue aujourd'hui, et depuis trois semaines, il en paraît tous les jours de nouveaux couplets; mais les plus atroces et les plus abominables du monde, à ce qu'on dit, contre tous ceux sans exception qui vont au café de madame Laurent. J'ai tort de dire sans exception, car je suis excepté, moi; et cela, joint à ce qu'elles sont fort bien rimées la plupart, a fait soupçonner que j'en étais l'auteur. De sorte qu'avec les sentiments que vous me connaissez, et l'intégrité dont je crois, sans vanité, que personne ne peut se louer à plus juste titre que moi, me voilà sans y penser mis au nombre des monstres qu'il faudrait étouffer à frais communs. Car il n'y a point de termes qui puissent exprimer la noirceur dont je serais coupable, si les meilleurs amis que j'aie eus, gens qui m'ont donné récemment, à l'occasion de ma pièce et en mille autres, des preuves de leur amitié et de l'intérêt qu'ils prennent en moi, gens, en un mot, dont je suis sûr; si ces gens-là, dis-je, étaient l'objet que j'eusse pris pour mes satires. Pour moi le parti que j'ai pris a été de faire une déclaration que j'étais prêt à signer que l'auteur de ces libelles est le plus grand coquin du monde. Je l'ai même mise en rimes, comme vous verrez par l'épigramme que je joins à cette lettre, et cela fait, j'ai renoncé, pour le reste de ma vie, à aller dans tous les lieux publics, où en effet des gens connus, comme nous, courent un fort grand risque, par le mélange inévitable de gens qu'on ne connaît point, et même de ceux qu'on connaît pour de malhonnêtes gens. Je m'en trouve très-bien; et depuis quinze jours que je cesse d'y aller, je suis devenu beaucoup plus attaché à mes affaires, plus assidu à voir bonne compagnie, et meilleur économe de mon temps. Il me fallait un malheur comme celui-là pour me dessiller les yeux, et me désacoquiner de la hantise d'un lieu qui, au bout du compte, n'honore pas ceux qui le fréquentent. A Paris, le 22 février 1710.»
ÉPIGRAMME.
Auteur caché, qui que tu sois,
Brigand des forêts du Parnasse,
Qui, de mon style et de ma voix,
Couvres ton impudente audace;
Vil rimeur, cynique effronté,
Que ne t'es-tu manifesté?
Nous eussions tous deux fait nos rôles;