Nous ne parlerons pas de quelques autres auteurs comiques, fournisseurs d'Arlequinades pour la Comédie-Italienne. Nous allons voir la troupe de Lélio jouer, dix-neuf ans plus tard, des pièces de meilleur aloi, et le Théâtre-Italien devenir, peu à peu, le théâtre le plus en vogue de Paris, après avoir toutefois passé par bien des vicissitudes.

XXII
THÉATRE-ITALIEN
(DEPUIS 1716)

Les acteurs italiens reviennent en France (1716).—Riccoboni ou Lélio et la Baletti.—Pièces qu'ils composent.—Le Naufrage.—Le fils de Dominique.—La Femme fidèle et Œdipe travesti.—Chute des pièces burlesques.—La Désolation des deux comédies.Agnès de Chaillot.—Les Italiens à la Foire (1724).—Le Mauvais ménage, parodie (1725).—L'Ile des Fées (1735).—Première pièce du genre de celles appelées Revues.—Réflexions.—Les Enfants trouvés (1732).—Vers.—Principaux auteurs qui ont travaillé pour le Théâtre-Italien.—Autreau.—Il introduit la langue française aux Italiens.—Son genre de mérite.—Le Port à l'Anglais (1718).—Démocrite prétendu fou, refusé aux Français.—Alençon.—Anecdote.—Beauchamp.—Le Jaloux (1723).—Couplet.—Bon mot.—Fuzelier.—La Rupture du Carnaval et de la Folie (1719).—Jolie critique.—Amadis le cadet (1724).—Couplet.—Momus exilé ou les Terreurs paniques (1725).—Vers.—Bon mot.—Sainte-Foix.—Les Métamorphoses (1748).—Couplets relatifs aux feux d'artifice introduits au théâtre.—Couplet de Riccoboni fils.—Le Derviche (1755).—Ce qui occasionna cette pièce.—Marivaux.—Son genre de talent.—Arlequin poli par l'amour (1720).—Le Prince travesti (1724).—Changement de la toile au Théâtre-Italien.—L'Amour et la Vérité (1720).—Anecdote.—La Surprise de l'amour (1722).—Début de Riccoboni fils.—Vers.—Succès de scandale.—Boissy.—Le Temple de l'Intérêt (1730).—Les Étrennes (1733).—Couplet de circonstance.—Vers à Mlle Sallé.—La *** (1737).—Vers.—La Grange.—L'Accommodement imprévu (1737).—Anecdote.—Panard.—Son genre de talent.—Son caractère.—Ses principaux collaborateurs.—L'Impromptu des acteurs (1745).—Le Triomphe de Plutus (1728).—Zéphire et Fleurette (1754).—Anecdote sur cette parodie.—Le portrait de Panard, par lui-même.—Les Tableaux.—Madrigal.—Favart.—Son théâtre.—Anecdote la veille de la bataille de Rocroy.—Mme Favart.—Ses belles qualités.—Ses talents.—Vers au bas de ses portraits.—Anecdote sur elle.—La Rosière de Salenci.—Anecdotes.—Les Sultanes, comédie attribuée à l'abbé Voisenon, fait époque pour les costumes.—Vers sur les deux Favart.—Isabelle et Gertrude ou les Sylphes supposés (1765).—Favart la dédie à l'abbé Voisenon.—Réponse de l'abbé.—Les Moissonneurs (1762).—Bon mot.—Les Fêtes de la Paix (1763).—Pièce à tiroir.—Les Fêtes publiques (1747).—Anecdote.—Anseaume.—Ses pièces plutôt des opéras comiques que des comédies.—Reconnaissance des comédiens italiens pour Favart et Duni.—Avisse.—Deux de ses pièces.—Laujon.—Anecdotes plaisantes sur la parodie de Thésée.—Conclusion.

Le grand Roi était à peine depuis quelques mois dans la tombe, que tout changeait en France, sous l'administration du régent. Le plaisir succédait aux mœurs austères et quasi monastiques de la fin du règne précédent. Le duc d'Orléans, qui aimait le théâtre et qui avait gardé bon souvenir des arlequinades de la troupe italienne, engagea un directeur dont le vrai nom était Riccoboni, mais qui prenait celui de Lélio, à recruter pour Paris une troupe nouvelle, bien composée, lui promettant une protection efficace. Riccoboni, à la tête de comédiens depuis vingt-deux ans, avait épousé une demoiselle Baletti. Tous deux étaient de fort bons acteurs et s'étaient efforcés de faire perdre à l'Italie le goût de ces pièces ridicules ou farces pour lesquelles les habitants de la Péninsule avaient une prédilection si prononcée. Dans ce but Riccoboni se mit à traduire les comédies de Molière; mais il ne réussit pas, et le champ de bataille resta à la comédie grotesque. C'est à cette époque que les deux époux reçurent les offres du Régent (1716). Non-seulement ils se hâtèrent de se rendre aux désirs du duc d'Orléans, mais ils se mirent l'un et l'autre à composer quelques pièces afin de commencer un répertoire pour leur nouveau théâtre. La Baletti écrivit une comédie intitulée le Naufrage, imitation de Plaute, mais qui fit un vrai naufrage. Lélio composa cinq à six pièces médiocres qui n'eurent pas plus de succès que celle de sa femme. Il s'associa alors Dominique, fils du fameux acteur de l'ancien Théâtre-Italien, qui, après avoir joué sur diverses scènes de province, en France et dans les principales villes de l'Italie, s'était joint à la troupe de Marseille, plus tard à celle de Lyon, et enfin avait été engagé à l'Opéra-Comique de Paris en 1710. Dominique, fort goûté du public parisien dans toutes les farces, était retourné cependant en province en 1713, trouvant sans doute plus d'avantages pécuniaires à courir les grandes cités. Revenu dans la capitale, il fut engagé par Lélio en 1717, après la Foire Saint-Laurent, et non-seulement il prit les rôles d'Arlequin, mais il essaya de composer pour la troupe des pièces qu'il crut propres à attirer la vogue à la nouvelle Comédie-Italienne. Quelques-unes, en effet, furent applaudies. Déjà, l'année qui avait précédé son engagement, il avait fait jouer la Femme fidèle et Œdipe travesti, remarquables toutes les deux en ce qu'elles font en quelque sorte époque: la première, parce que c'est une pièce italienne, traduite et jouée en français sur un théâtre où jusqu'alors on n'avait représenté qu'en italien; la seconde, parce qu'elle est une parodie de la tragédie d'Œdipe, et que, depuis les pièces de l'ancien Théâtre-Italien, ce genre avait été abandonné.

Cette tentative ayant été bien accueillie, Dominique se mit, pour ainsi dire, à l'affût de toutes les nouveautés des grands théâtres pour les parodier. Il donna ainsi successivement plus de trente petites pièces ou parodies dont quelques-unes, il faut le dire, tombèrent à plat.

Ce genre burlesque, pour lequel il faut beaucoup de verve et d'esprit, soutint pendant quelque temps la nouvelle scène italienne; mais bientôt le public, qui avait oublié les pasquinades et les arlequinades de l'ancien spectacle où trônait Dominique le père, s'éloigna de Dominique le fils, qui lui parut ennuyeux, et dont les comédies n'étaient plus de son goût.

Lélio et son Arlequin eurent alors l'idée de composer une pièce intitulée, la Désolation des deux Comédies, dont le sujet leur était inspiré par la nature même des choses et par la position fâcheuse dans laquelle ils se trouvaient. L'idée était bonne, elle fit rire, et l'on reprit peu à peu le chemin de leur théâtre. Ce ne fut malheureusement pas pour longtemps, et les spectacles forains firent si bien rafle du public que la salle des Italiens se trouva de nouveau déserte, ce que voyant, les malheureux compagnons de Lélio, désespérés, l'engagèrent à demander l'autorisation de représenter à la Foire. Ils obtinrent cette permission, et en 1724 ils s'y établirent et donnèrent une nouvelle pièce de Dominique, Agnès de Chaillot, parodie de l'Inès de Castro de La Motte. On y applaudit beaucoup les couplets suivants:

Qu'un amant, perdant sa maîtresse,

Au sort d'un rival s'intéresse,