Baron, fils d'un comédien et d'une comédienne de l'hôtel de Bourgogne, dont le nom véritable était Boyron, mais dont le père ayant été à plusieurs reprises appelé Baron par Louis XIII, se crut en droit de conserver cette variante, resta orphelin à huit ans. Il entra dans la troupe des petits acteurs du Dauphin. Molière le vit, remarqua ses dispositions naturelles, l'attacha à son théâtre et se plut à le former; mais ayant eu maille à partir avec madame Molière de qui il essuyait de mauvais traitements, il revint avec ses jeunes compagnons; il les quitta bientôt après pour rentrer définitivement dans la troupe du Marais. Après la mort du maître, il fut admis à l'hôtel de Bourgogne, où il ne tarda pas à acquérir la réputation du plus grand comédien de l'époque. Sa vanité dès lors ne connut plus de bornes, et apprenant qu'on l'avait surnommé le Roscius de son siècle il se prit à dire dans un moment d'enthousiasme personnel:—«On voit un César tous les cent ans, mais il en faut deux mille pour produire un Baron. Un autre jour son cocher et son laquais ayant été rossés par les gens du marquis de Byron, lequel consentait, selon l'usage de cette époque, à admettre quelques bons acteurs dans son intimité, Baron se plaignit au grand seigneur:—«Vos gens, dit-il, ont maltraité les miens, je vous en demande justice.—Et que veux-tu que j'y fasse, mon pauvre Baron, reprit en riant le marquis, pourquoi diable aussi te mêles-tu d'avoir des gens?
Né avec tous les dons physiques de la nature, Baron, dont les talents avaient été perfectionnés par l'art, possédait la figure la plus noble, la voix la plus sonore et une intelligence supérieure. Le grand Rousseau traça son portrait dans ces quatre vers:
Du vrai, du pathétique il a fixé le ton.
De son art enchanteur, l'illusion divine
Prêtait un nouveau lustre aux beautés de Racine,
Un voile aux défauts de Pradon.
Dans les conditions où il se trouvait placé, il semble que Baron devait se trouver satisfait de son sort; il n'en fut rien, et comme il est dans la nature humaine de vouloir toujours être autre chose que ce que l'on est, il rêva la gloire d'auteur. Il se mit donc à composer quelques pièces. Il donna d'abord en 1685 le Rendez-vous des Tuileries ou le Coquet trompé, et les Enlèvements, médiocres comédies en prose; l'année suivante il fit représenter l'Homme à bonnes fortunes, qui eut un très-grand succès et qui est même resté longtemps à la scène. Malheureusement pour Baron, on prétendait qu'il avait acheté cette comédie fort cher à monsieur d'Aligre. Cependant il ne serait pas impossible qu'elle fût réellement de son crû, d'abord parce que Moncade est la personnification de l'acteur lui-même, ensuite parce que le dialogue est du fait d'un homme habitué au monde, comme l'était Baron; enfin, parce qu'elle est dans ses cinq actes d'une longueur qui la ferait trouver fort ennuyeuse aujourd'hui et qui la rend quasi insupportable à la lecture. Cet acteur-auteur in partibus aimait beaucoup à faire croire à ses bonnes fortunes; il en avait eu quelques-unes, il faut le dire, et dans le grand monde, à la honte des belles dames de l'époque. Il était vaniteux et fat, aussi ne serait-il pas fort étonnant qu'il eût pu puiser dans son propre fonds de quoi défrayer cette longue et soporifique comédie.
On prétend qu'à propos d'elle, un acteur comique vivant quelques années après Baron, discutant et se plaignant de ce qu'on avait, à la scène, remplacé le bon et utile comique par des études alambiquées, quelqu'un lui dit: «—Mais tout cela est dans la nature.—Pardieu, s'écria-t-il aussitôt, dans un mouvement de colère et dans un langage des moins gazés: Mon c... aussi est dans la nature et je porte des culottes!...
Deux autres comédies de Baron, l'Andrienne, en cinq actes et en vers, jouée en 1703, et les Adelphes, également en cinq actes et en vers, donnée en 1705, toutes deux imitées de Térence, sont toutes deux aussi attribuées au père de la Rue, Jésuite. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'auteur de l'Homme à bonnes fortunes ne saurait être l'auteur de ces dernières comédies; style, dialogue, rien n'est plus dissemblable.
Boissy avait fait une satire intitulée l'Élève de Terpsichore, dans laquelle les œuvres de Baron n'étaient pas ménagées. Un libraire, ancien comédien, lui communiqua manuscrite cette satire de Boissy; Baron vit le danger, et pour le conjurer, il envoya bien vite au poëte son Andrienne en donnant les plus grands éloges à la satire. Les vers si mal sonnants pour le pauvre Baron disparurent à sa plus grande joie.