La littérature belge vit tributaire de la littérature française. En sera-t-il toujours ainsi? Après une longue période de prospérité, la Belgique ne produira-t-elle point des écrivains qui sauront devenir universels sans le secours de la culture latine? Et tout naturellement, nous touchons à l'une des questions les plus brûlantes dont se tourmentent nos amis, la question flamingante. Il existe un parti, en Belgique, qui rêve d'une culture purement flamande, sans odeur latine, sans même parfum germanique, capable de laisser s'exprimer en flamand des pensées et des sentiments flamands. Ce parti considère comme une faute contre la patrie l'emploi de la langue française, dangereux facteur de dénationalisation, et témoigne d'une mauvaise humeur de plus en plus méfiante envers un Maeterlinck ou un Verhaeren, coupables d'écrire dans la langue de Racine. Aussi réclame-t-il la flamandisation de l'Université de Gand. Pour cette réforme, plutôt réactionnaire, se massent tous ses efforts. Et ce n'est là, dans l'esprit des flamingants, que le début d'une série de mesures destinées à bannir de Belgique la langue et la culture françaises. Maurice de Miomandre a fort bien dit[21]: «Le flamingantisme est la dernière tentative faite en Europe pour affirmer une nouvelle nationalité». Examiner cette grosse querelle entre Wallons et Flamands dépasse notre sujet: les éléments religieux et politiques y jouent un rôle trop sérieux, trop essentiel, pour qu'elle trouve asile dans une étude littéraire. Mais il faut envisager le mouvement flamingant comme le plus redoutable ennemi de la culture française, et, à ce titre, il préoccupe. Doit-il inquiéter? Peut-être, les flamingants obtiendront-ils la flamandisation de l'Université de Gand[22]. Toutefois, je croirais volontiers que les conséquences de cette entreprise sauvage se développeraient, avant tout, sur le terrain administratif et politique[23]; quoi qu'on en dise, son efficacité à l'égard du mouvement littéraire demeurerait peu dangereuse. Il importera toujours que les écrivains flamands usent du français et se forment à notre culture, s'ils désirent être lus et connus ailleurs qu'à Bruges, Gand ou Anvers. Qui se soucie aujourd'hui des littérateurs de langue flamande? Pourquoi les flamingants ne comprennent-ils pas que Lemonnier, Rodenbach, Van Lerberghe, Verhaeren, Maeterlinck, encore qu'écrivant en français, les honorent plus magnifiquement que Pol de Mont ou Léonce du Catillon, fidèles au dialecte des bords de l'Escaut? Singulière intelligence du patriotisme! Le jour où tous les auteurs flamands emploieraient le flamand, la Flandre serait à ce point nationalisée que les autres peuples oublieraient son existence… Nous ne vivons pas au XVe siècle. De plus en plus, le français devient la langue internationale des lettrés; de plus en plus, pour créer une œuvre belle et durable, les Flamands devront combiner avec leur manière de s'émouvoir notre manière d'exprimer, se nourrir d'une culture qui, sans cesse, élargit son rayonnement et davantage s'affirme. Que les flamingants luttent, qu'ils rendent obligatoire le flamand dans les provinces flamandes, ils ne pourront cependant réagir contre une loi naturelle, fatale, dont l'histoire et la géographie garantissent le maintien, ils n'empêcheront jamais la Belgique de rester une province littéraire de la France: les écrivains belges emprunteront notre langue, notre culture, ou ils ne seront point. Mais ils seraient moins encore, s'ils s'avisaient d'imiter servilement nos prosateurs ou nos poètes. Encore une fois, leurs pensées, leurs sensations doivent garder le caractère de leur race, éviter à tout prix de se parisianiser. Dans une lettre adressée, voilà vingt-deux ans, au journal La Nation[24] qui procédait à une consultation sur ce sujet, Maurice Barrès envisageait déjà la question de manière excellente et définitive.

Nous vous aimons, écrivait-il, surtout quand vous êtes Belges, car nous n'avons pas cessé de souhaiter une forte décentralisation de la pensée française, devenue trop uniquement parisienne.

Permettez-moi d'oublier les frontières politiques pour ne voir que la géographie intellectuelle de l'Europe, et de dire que vous faites de l'excellente décentralisation française. À mon point de vue de Français, j'y vois un honneur pour la France, comme de votre point de vue belge, vous devez trouver là un témoignage de l'excellente énergie de la nation et du sol belges. Vous nous faites voir un aspect particulier de notre pensée, comme le genevois Rousseau est indispensable à l'intégralité de la pensée française.

Vos penseurs et écrivains font partie de notre courant intellectuel. Vous profitez de nous, nous profitons de vous; nous sommes des associés. Et il ne peut y avoir entre les deux pays que des sentiments de haute estime et d'affection qui unissent des collaborateurs.

II

LES ROMANS ET LES CONTES

Le roman apparaît comme la véritable incarnation du tempérament flamand.

Nous avons indiqué déjà quelle parenté rattachait les romanciers contemporains aux peintres du XVIIe siècle, il faut le répéter encore, car, si tous les écrivains belges peuvent justement se réclamer des artistes anciens, les romanciers surtout en descendent. Bien autrement que la poésie ou le théâtre, le roman invite aux descriptions: ainsi s'exaspère ce besoin de peindre qui gît au fond de tout auteur belge. Les romanciers belges sont des peintres et, en général, ne sont que des peintres. Cette remarque s'applique particulièrement, sinon exclusivement, aux romanciers flamands; ne cherchez point en leurs œuvres d'études de caractère, de complications sentimentales: leur psychologie reste courte, pour ne pas dire inexistante. Les livres de Camille Lemonnier, de Georges Eekhoud, d'Eugène Demolder, de Georges Virrès, forment, comme la merveilleuse légende de Charles de Coster, leur maître à tous, une suite de tableaux d'où jaillit, en torrent, la nature plantureuse, sensuelle et fauve. Ils dispensent soit la richesse fastueuse, soit l'âpreté rude de la race flamande, sans grand souci d'ordre ni d'harmonie. Les descriptions colorées, tantôt splendides, tantôt ignobles, étalent la vie glorieuse ou tarée; rarement cependant elles deviennent malsaines, comme dans bien des romans parisiens, parce qu'elles conservent de la bonhomie et, disons le mot, de la candeur. Quelle candeur, en effet, chez des artistes truculents, parfois même grossiers! Sous leur écorce rugueuse, ces gaillards cachent une âme presque enfantine; grâce à leur inaltérable fraîcheur, ils peuvent écrire des pages ordurières, sans, le plus souvent, nous choquer. C'est que leur dédain de toute affectation, leur insouciance de toute coquetterie vaine, leur probité littéraire parfaite donnent à la plupart d'entre eux une allure de spontanéité franche, de familiarité bienveillante dont le charme exerce un irrésistible attrait.

Le superbe mâle que Camille Lemonnier! La robuste charpente massive et riche! Il porte beau, il porte sain. Le front embroussaillé de mèches rousses, la moustache fièrement dressée, les narines palpitantes et avides, deux yeux, oh! très doux et très bons, mais qui flambent, toute sa personne respire la vigueur et la crânerie.

Né le 24 mars 1844, à Ixelles, près de Bruxelles, Camille Lemonnier n'était plus un débutant en 1880. Encore qu'Un Mâle, sa première œuvre importante, date de 1881, des contes flamands, quelques romans, surtout de nombreuses et vaillantes critiques d'art lui assuraient, autant que son âge, une incontestable autorité. Aussi, dès les premiers efforts de la Jeune Belgique, Lemonnier voit-il se grouper autour de lui tous les jeunes écrivains.