Comprenez-vous, Pollux, ma détresse et ma crainte
Et sous quel faix je vais rentrer en ma maison;
Ô vous, l'aîné des miens, dont les conseils sans feinte
Affermissaient jadis ma naissante raison,
Des yeux fixés sur moi tout à coup me convoitent,
La bouche qui m'approche est brûlante soudain,
La main que l'on me tend est attirante et moite
Et l'on dirait que les lèvres du vent ont faim,
En descendant, le soir, sur ma gorge qu'il frôle.
Quand la foule m'entoure ou me suit pas à pas,
Je n'ose prononcer les plus simples paroles
De peur qu'un sourd désir n'y réponde tout bas[159].
Par jalousie, Castor tue Ménélas; à son tour, il succombe sous les coups d'Électre. Encore une fois, malgré elle, Hélène déchaîne des luttes sanguinaires, des désastres, des ruines. Alors, le découragement, le dégoût l'envahissent au point qu'elle refuse de rester sur le trône aux côtés de son frère.
POLLUX
La terre entière exulte et baise tes pieds nus
Avec la bouche en feu de ses foules ardentes;
Laisse apaiser enfin tes angoisses grondantes,
Renais: l'heure est unique et je me sens au cœur
Tant de force assurée et de pouvoir vainqueur
Qu'il n'est rien pour nous deux, au monde, que je craigne,
Je tiens le sort en main: je suis maître et je règne!
HÉLÈNE
Et que m'importe, à moi, que tu règnes ou non
Sur ce pays funeste et désormais sans nom
Dont les eaux des torrents et les eaux des abîmes
En vain déborderaient pour effacer ses crimes.
Ma volonté est morte et ne tend plus à rien.
Ton insolent bonheur me fait haïr le bien;
Tout mon être est brisé jusqu'au fond de mon âme,
Il n'est plus un orgueil, il n'est plus une flamme
Dans mon sein dévasté ni dans mes yeux déserts[160].
Hélène, écœurée de la vie, va disparaître, mais à cette heure suprême encore, elle demeure la proie de l'amour. Voici que des satyres sortent des bois, des naïades émergent des rivières, des bacchantes en feu dévalent les pentes des monts… Les arbres, les fleurs, les eaux, les vents, et jusqu'aux cailloux des routes l'invitent et la tentent… La nature entière frémit, s'exalte, a soif de la malheureuse Hélène que l'angoisse étreint:
Je veux mourir, mourir, mourir et disparaître!
Où désormais marcher, où désormais dormir,
Où respirer encor sans que souffre mon être
Et qu'il sente soudain toute sa chair frémir!
Retirez-vous de moi, brises, souffles, haleines,
Lèvres fraîches des eaux, feuilles des bois mouvants,
Aubes, midis et soirs, et toi, lumière[161].
Affolée par les appels des satyres, des naïades et des bacchantes,
Hélène invoque Zeus et meurt dans une fantastique apothéose.
Cette fin brille d'une rare splendeur. Il fallait un poète et un poète tel que Verhaeren, pour imaginer un dénouement aussi imprévu et accorder le plus large paganisme au plus torride lyrisme! D'ailleurs, toute la tragédie ne brûle-t-elle pas d'un feu farouche? J'admire comme Verhaeren sut créer aussitôt, et maintenir constamment, cette atmosphère de passion fauve, criminelle, inéluctable qui, embrassant les quatre actes, excuse les situations les plus osées. J'admire comme, avec si peu d'événements sur la scène, il parvint à donner, presque sans accalmie, la sensation poignante d'une vie violente et totale. Couler la conception panthéiste des anciens en un moule aux mesures harmonieuses et françaises, sans sacrifier son inspiration haletante de Flamand, voilà quelle tentative audacieuse Verhaeren réalise. Il ne renie pas son tempérament, mais rend à la culture latine l'hommage le plus neuf, le plus magnifique.