Dans le faste et la magnificence des visions verhaereniennes, c'est Van Eyck qui, à tout instant, resplendit. Georges Rodenbach, Charles Van Lerberghe, le Maurice Maeterlinck des premiers drames, s'apparentent aux primitifs flamands inquiets, tendres et religieux, continuent, en littérature, l'adaptant à leur caractère, l'œuvre mystique de Memling. Écoutez la fin de la Chanson d'Ève:

Une aube pâle emplit le ciel triste, le Rêve
Comme un grand voile d'or de la terre se lève.

Avec l'âme des roses d'hier,
Lentement montent dans les airs,
Comme des ailes étendues,
Comme des pieds nus et très doux,
Qui se séparent de la terre,
Dans le grand silence à genoux.

L'âme chantante d'Ève expire,
Elle s'éteint dans la clarté;
Elle retourne en un sourire
À l'univers qu'elle a chanté.

Elle redevient l'âme obscure
Qui rêve, la voix qui murmure,
Le frisson des choses, le souffle flottant
Sur les eaux et sur les plaines,
Parmi les roses, et dans l'haleine
Divine du printemps.

En de vagues accords où se mêlent
Des battements d'ailes,
Des sons d'étoiles,
Des chutes de fleurs,
En l'universelle rumeur

Elle se fond, doucement, et s'achève,

La chanson d'Ève[1]

Tous ces écrivains, qu'ils se nomment Lemonnier, Demolder, Giraud, Verhaeren, Rodenbach, Van Lerberghe, qu'ils descendent de Rubens, Van Dyck, ou Memling, qu'ils silhouettent des béguines frôlant à pas étouffés les vieilles maisons de Bruges, ou bien entonnent les chants rutilants d'une foule en liesse, que leurs teintes s'estompent, épuisées, dans une atmosphère de recueillement, qu'elles éclatent joyeuses et sonores comme l'appel d'une fanfare, qu'il s'agisse d'une cité ardente et rétive, ou du travail méthodique des abeilles, qu'ils peignent surtout avec leurs sens, leur sensibilité, leur imagination hallucinée ou leur mysticisme troublant, tous ces écrivains sont, d'abord, des coloristes. C'est à la couleur qu'ils s'attachent; plutôt que d'analyser des impressions, ils les extériorisent en couleurs. Avec leurs plumes, ils s'expriment comme les artistes d'autrefois, avec leurs pinceaux. Les mêmes paysages, la même atmosphère qui inspiraient les aïeux, les inspirent aujourd'hui; de la même manière leur nature réagit, et cette belle page où Taine explique le coloris des peintres s'applique aussi exactement au coloris des écrivains:

Hors des villes comme dans les villes, tout est matière à tableau; on n'aurait qu'à copier. Le vert universel de la campagne n'est ni cru, ni monotone; il est nuancé par les divers degrés de maturité des feuillages et des herbes, par les diverses épaisseurs et les changements perpétuels de la buée et des nuages. Il a pour complément ou pour repoussoir la noirceur des nuées qui, tout d'un coup, fondent en ondées et en averses, la grisaille de la brume qui se déchire, ou s'éparpille, le vague réseau bleuâtre qui enveloppe les lointains, les papillotements de la lumière arrêtée dans la vapeur qui s'envole, parfois le satin éblouissant d'un nuage immobile, ou quelque fente subite par laquelle perce l'azur. Un ciel aussi rempli, aussi mobile, aussi propre à accorder, varier et faire valoir les tons de la terre, est une école de coloristes[12].