Il fallut retourner à Nohant. Deschartres, qui était venu à Paris pour le baptême de Maurice et qui l'avait consciencieusement démailloté afin de s'assurer s'il était bien conformé, ne voulait pas continuer l'administration du domaine. Casimir Dudevant dut s'en charger, et l'installation du ménage à la campagne parut, sinon définitive, du moins à long terme. Elle fut préjudiciable à l'un et à l'autre des époux. Aurore, au printemps de 1824, ressentit les atteintes d'un spleen profond. Son mari, qui avait l'esprit terre à terre et de la vulgarité dans les goûts, contracta les habitudes oisives et peu relevées du gentilhomme campagnard. Chacun d'eux s'ennuyait de son côté, et ils s'ennuyaient d'être ensemble. Un séjour d'été au Plessis vint rompre la monotonie de cette existence; puis ils passèrent l'hiver dans la banlieue de Paris, à Ormesson. «Nous aimions la campagne, dit George Sand, mais nous avions peur de Nohant; peur probablement de nous retrouver vis-à-vis l'un de l'autre, avec des instincts différents et des caractères qui ne se pénétraient pas mutuellement.» Aussi bien Casimir, avec la fatuité du sot, traitait-il sa femme du haut de son dédain. Il la jugeait idiote, l'accablait de la supériorité de sa toute-puissance masculine. Elle courbait la tête, «écrasée et comme hébétée devant le monde.» La première scène de violence publique s'était produite durant leur séjour au Plessis: George Sand n'en fait pas mention dans l'Histoire de ma Vie, mais l'incident fut relaté au cours du procès en séparation et figure dans deux lettres adressées par elle, l'une à son amie Félicie Saint-Agnan, l'autre à son avoué. Vers la fin de juillet, tandis qu'on prenait le café après dîner, les jeunes gens et quelques nouvelles mariées, parmi lesquelles Aurore, se mirent à se poursuivre sur la terrasse. Ils se jetèrent du sable, dont quelques grains tombèrent dans la tasse de M. James Roettiers. On les invita à cesser ce jeu ridicule. Comme Aurore continuait, Casimir s'élança sur elle, l'insulta grossièrement et lui administra un soufflet. Il faut croire que, de sa part, c'était un acte d'après boire, mais particulièrement fâcheux dans ce milieu où ils s'étaient connus et fiancés. En vérité, Casimir était trop flegmatique comme prétendant et trop pétulant comme mari. D'abord il avait le coeur sec, et ensuite la main leste. Aurore, à très bon droit, ne pardonna jamais ce procédé brutal, qui devait se renouveler.

Henri Heine, ayant plus tard rencontré M. Dudevant chez sa femme alors qu'ils étaient déjà séparés de fait, nous a laissé un pittoresque portrait du personnage: «Il avait une de ces physionomies de philistin qui ne disent rien, et il ne semblait être ni méchant, ni grossier, mais je compris facilement que cette quotidienneté humidement froide, ces yeux de porcelaine, ces mouvements monotones de pagode chinoise auraient pu amuser une commère banale, mais devaient, à la longue, donner le frisson à une femme d'âme plus profonde et lui inspirer, avec l'horreur, l'envie de s'enfuir.» L'heure n'était pas encore venue où la coupe d'amertume, trop pleine, déborderait; mais ni à Nohant, ni à Ormesson, ni à Paris dans un logement meublé du faubourg Saint-Honoré, Aurore ne trouva la quiétude. Elle alla consulter son vieux confesseur l'abbé de Prémord, elle fit une retraite à son couvent; car Casimir, qui était libre-penseur, voulait une religion pour les femmes. C'était, à son estime, un paratonnerre à l'usage des maris contre certains accidents conjugaux qui n'épargnent même pas les têtes couronnées. Il y a là une égalité, de tous les temps et de tous les pays, antérieure à la Révolution française et à la Déclaration des droits de l'homme. George Dandin a des confrères dans toutes les conditions sociales; la Petite Paroisse d'Alphonse Daudet est une grande confrérie.

Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N'en défend pas les rois.

Pour Aurore le couvent même fut inefficace. On y avait cependant admis Maurice, à condition qu'il passât par le tour; il y passa. Entre temps, survint un gros chagrin, la mort subite et vraisemblablement le suicide de Deschartres, qui s'était ruiné dans des spéculations malheureuses sur l'huile de navette et de colza. Le séjour de Paris ne convenait guère ni à Aurore ni à Casimir. Ils y voyaient assez fréquemment le baron Dudevant qui sympathisait avec sa bru; mais sa femme était plus rèche. Elle ne consentait à recevoir le petit Maurice que sous serment qu'on aurait pris toutes les précautions désirables et que ses parquets seraient indemnes. «C'était fort difficile, dit George Sand, Maurice n'ayant pas encore bien compris la religion du serment. Il avait dix-huit mois.»

Au printemps de 1825, M. et madame Dudevant regagnèrent Nohant, où Casimir vivait en grande intimité de table et de cabaret avec le demi-frère d'Aurore, Hippolyte Chatiron, marié à une demoiselle Emilie de Villeneuve, et qui était le plus incorrigible des buveurs et le meilleur des garçons à jeun. M. Dudevant, en prenant sur lui modèle, fut non moins ivrogne, mais il eut le vin hargneux et méchant. A eux deux, ils symbolisaient l'un et l'autre aspect du genre: le bon et le mauvais pochard. Et Aurore était obligée de supporter leurs interminables et bruyantes «beuveries» qui se prolongeaient parfois jusqu'à l'aube.

La santé de la jeune femme étant assez précaire, les médecins conseillèrent une cure à Cauterets. «J'avais, dit-elle, une toux opiniâtre, des battements de coeur fréquents et quelques symptômes de phtisie.» Elle murmurait en partant: «Allons, adieu, Nohant, je ne te reverrai peut-être plus.» Ce voyage aux Pyrénées est longuement relaté dans l'Histoire de ma Vie, sous forme de journal, et inspira quelques lettres descriptives adressées à madame Dupin: ce sont les premiers essais littéraires de George Sand. M. et madame Dudevant avaient quitté Nohant le 5 juillet 1825; ils s'arrêtèrent à Bordeaux, et Aurore entra en relations avec l'avocat général Aurélien de Sèze, fils du défenseur de Louis XVI, qui lui-même devait siéger à la Constituante et à la Législative, sur les bancs de l'extrême droite légitimiste. Ce fut pour Aurore l'objet d'un premier amour, essentiellement platonique. De vrai, l'homme était charmant et le paraissait encore davantage, par contraste avec Casimir Dudevant. C'est à celui-ci que fait allusion un passage du journal: «Monsieur*** chasse avec passion. Il tue des chamois et des aigles. Il se lève à deux heures du matin et rentre à la nuit. Sa femme s'en plaint. Il n'a pas l'air de prévoir qu'un temps peut venir où elle s'en réjouira.» Suivent des observations de psychologie ou de physiologie conjugale, qui renferment la substance des premiers romans où s'épanchera la rancoeur de George Sand contre la tyrannie du ménage. «Le mariage est beau pour les amants et utile pour les saints. En dehors des saints et des amants, il y a une foule d'esprits ordinaires et de coeurs paisibles qui ne connaissent pas l'amour et qui ne peuvent atteindre à la sainteté. La mariage est le but suprême de l'amour. Quand l'amour n'y est plus ou n'y est pas, reste le sacrifice.» Aurore commençait à se trouver sacrifiée et s'en ouvrait à Aurélien de Sèze, leur compagnon de voyage.

On faisait des excursions aux environs de Cauterets. La promenade traditionnelle à Luz, Saint-Sauveur et Gavarnie amène sous la plume de madame Dudevant des descriptions solennelles et des croquis humoristiques. Celles-là sont sans intérêt, ceux-ci ont un tour assez piquant. Voici la caravane devant le Marboré: «Mon mari est des plus intrépides. Il va partout et je le suis. Il se retourne et il me gronde. Il dit que je me singularise. Je veux être pendue si j'y songe. Je me retourne, et je vois Zoé qui me suit. Je lui dis qu'elle se singularise. Mon mari se fâche parce que Zoé rit. Mais la pluie des cataractes est un grand calmant, et on s'y défâche vite. Les uns ont peur, les autres ont froid. Un monsieur qui est dans le commerce compare la vallée coupée par petits enclos cultivés à une carte d'échantillons. Une très jolie Bordelaise, très élégante, s'écrie tout à coup avec une voix flûtée et un accent renforcé: Oh! la tripe me jappe! Ça signifie qu'elle a faim.» Passons sur les propos du mari qui sont encore plus prosaïques.

Le retour de M. et madame Dudevant s'effectua par Bagnères de Bigorre, Lourdes et Nérac. Il fallut se séparer d'Aurélien de Sèze, et Aurore avoue n'avoir gardé aucun souvenir de la suite du voyage: «Il en est ainsi, dit-elle, de beaucoup de pays que j'ai traversés sous l'empire de quelque préoccupation intérieure: je ne les ai pas vus. Les Pyrénées—(était-ce bien les Pyrénées?)—m'avaient exaltée et enivrée comme un rêve qui devait me suivre et me charmer pendant des années.» Bref, elle emportait un viatique sentimental.

Un séjour chez son beau-père, à Guillery, semble avoir laissé à Aurore une impression favorable. Elle aimait ce vieillard, qui la traitait avec une pointe de galanterie respectueuse, et dont elle résume ainsi le caractère, «enjoué et bienveillant, colère, mais tendre, sensible et juste.» Elle loue les Gascons, qu'elle ne trouve pas plus menteurs ni plus vantards que les autres provinciaux, qui le sont tous un peu», mais elle n'aime pas leur cuisine à la graisse, en dépit de la plantureuse chère que l'on faisait à Guillery. Elle énumère les pièces de résistance qui composaient des menus pantagruéliques: jambons, poulardes farcies, oies grasses, canards obèses, truffes, gibier, gâteaux de millet et de maïs. Nul ne séjournait en cette abbaye de Thélème, sans s'apercevoir, dit Aurore, d'une notable augmentation de poids dans sa personne. Seule elle dérogeait à la règle et maigrissait à vue d'oeil. Comment expliquer ce dépérissement? Etait-ce le fait de la cuisine à la graisse ou de l'éloignement d'Aurélien? Un voyage à Bordeaux les remit en présence. Dans une longue conversation à la Brède, ils prirent la résolution définitive—malgré lui, malgré elle, comme Titus et Bérénice—de n'être jamais qu'amis. «J'eus là, écrit-elle, un très violent chagrin, un moment de désespérance absolue.» Mais le calme revint dans son esprit et elle trouva un équilibre provisoire.

Le baron Dudevant mourut pendant l'hiver 1825-1826. Aurore était absente de Guillery. Son mari lui annonça brusquement la nouvelle: «Il est mort.» Immédiatement elle songea à son fils Maurice et tomba sur les genoux, anéantie. Quand elle sut qu'il s'agissait de son beau-père, elle eut un éclair de joie—«les entrailles maternelles sont féroces»—puis elle se mit à pleurer, car elle aimait le vieux Dudevant. La veuve lui inspira bientôt des sentiments tout autres. Sous des formes affables, c'était une nature de glace, profondément égoïste. George Sand nous a tracé d'elle une amusante silhouette: «Elle avait une jolie figure douce sur un corps plat, osseux, carré et large d'épaules. Cette figure donnait confiance, mais en regardant ses mains sèches et dures, ses doigts noueux et ses grands pieds, on sentait une nature sans charme, sans nuances, sans élans ni retours de tendresse. Elle était maladive et entretenait la maladie par un régime de petits soins dont le résultat était l'étiolement. Elle était vêtue en hiver de quatorze jupons qui ne réussissaient pas à arrondir sa personne. Elle prenait mille petites drogues.»