«Etoile cachée, reconnaissez-vous à ces litanies.»
En regard de Simon, et par un effet de contraste, il faut placer la Marquise, piquante nouvelle qui retrace l'aventure d'une coquette sous le règne de Louis XV. Voici comment, à quatre-vingts ans, elle résume sa liaison, qui dura plus d'un demi-siècle, avec le vicomte de Larrieux qu'elle avait rencontré et peut-être aimé, toute jeune veuve, très consolable, de seize ans et demi:
«En trois jours, le vicomte me devint insoutenable. Eh bien! mon cher, je n'eus jamais l'énergie de me débarrasser de lui! Pendant soixante ans il a fait mon tourment et ma satiété. Par complaisance, par faiblesse ou par ennui, je l'ai supporté.» En réalité, la marquise n'a jamais été touchée que d'une affection, platonique au demeurant, pour le comédien Lélio. Elle le guette, elle le suit jusque dans un café borgne, et alors elle le voit, tel qu'il est sans maquillage, loin de la rampe et des lustres: «Il avait au moins trente-cinq ans; il était jaune, flétri, usé; il était mal mis; il avait l'air commun; il parlait d'une voix rauque et éteinte, donnait la main à des pleutres, avalait de l'eau-de-vie et jurait horriblement. Je ne retrouvais plus rien en lui des charmes qui m'avaient fascinée, pas même son regard si noble, si ardent et si triste. Son oeil était morne, éteint, presque stupide; sa prononciation accentuée devenait ignoble en s'adressant au garçon de café, en parlant de jeu, de cabaret et de filles. Sa démarche était lâche, sa tournure sale, ses joues mal essuyées de fard. Ce n'était plus Hippolyte, c'était Lélio. Le temple était vide et pauvre; l'oracle était muet; le dieu s'était fait homme; pas même homme, comédien.»
D'où vient donc l'émotion qu'elle ressent, l'espèce d'amour qui l'enchaîne à Lélio, dès qu'elle le voit en scène, jouant Rodrigue ou Bajazet? C'est, note-t-elle, une passion toute intellectuelle, toute romanesque. Elle aime en lui les héros qu'il représente, les vertus qu'il fait revivre. L'imagination seule est en jeu.
Si la Marquise ressemble à un joli pastel, Mauprat est un merveilleux tableau de la vieille France féodale, un chef-d'oeuvre, ou de peu s'en faut. Les caractères y sont tracés de main de maître. Et pourtant ce roman avait été conçu et commencé parmi les pires angoisses du procès qui mettait tout en cause pour George Sand, son avenir, sa fortune, le sort de ses enfants. Quand Mauprat parut dans la Revue des Deux Mondes, du 1er avril au 15 juin 1837, ce fut un cri d'admiration. Les exagérations sentimentales d'Indiana, de Valentine et de Jacques, les déclamations éloquentes de Lélia cédaient la place à une intrigue attachante dans un décor pittoresque. La Roche-Mauprat dressait la redoutable image du château-fort occupé par des hobereaux dégénérés, devenus des brigands. Edmée, qui appartient à la branche honorable de la famille, trouverait dans ce repaire, où elle s'égare au terme d'une partie de chasse, soit le déshonneur, soit la mort, si elle n'était sauvée par son petit cousin, Bernard Mauprat. Elle emmène et veut apprivoiser le louveteau. Autour de ces deux personnages se groupent les figures les plus variées: les farouches habitants de la Roche-Mauprat, le généreux père d'Edmée, et don Marcasse le preneur de taupes, et le vertueux Monsieur Patience. Longue et méritoire sera la lutte de Bernard pour triompher de son naturel violent et de la sauvagerie héréditaire. Il ira guerroyer en Amérique, dans l'armée de La Fayette, et, lors de son retour, il sera soupçonné, accusé d'un attentat commis contre Edmée par le dernier des Mauprat félons. L'innocent est condamné, après des débats tragiques, mais un dénouement favorable vient réconforter le lecteur sensible. Bernard épouse sa cousine. Et George Sand, au sortir de toutes les amertumes d'un mariage malheureux, tient à affirmer son respect et son culte pour l'union de deux êtres harmonieusement attachés par l'amour. Abdiquant les théories révoltées de ses premières oeuvres, elle montra la sainteté du lien conjugal formé sous d'heureux auspices.
C'est sa réponse aux outrages et aux calomnies de M. Dudevant. «Le mariage—écrit-elle dans la notice de Mauprat—dont jusque-là j'avais combattu les abus, laissant peut-être croire, faute d'avoir suffisamment développé ma pensée, que j'en méconnaissais l'essence, m'apparaissait précisément dans toute la beauté morale de son principe… Tout en faisant un roman pour m'occuper et me distraire, la pensée me vint de peindre un amour exclusif, éternel, avant, pendant et après le mariage. Je fis donc le héros de mon livre attestant, à quatre-vingts ans, sa fidélité pour la seule femme qu'il eût aimée. L'idéal de l'amour est certainement la fidélité éternelle.» A ceux qui incriminent George Sand et allèguent l'immoralité de son oeuvre, il n'est point inutile d'opposer la thèse de Mauprat, où le mariage est proclamé «une institution sacrée que la société a le tort de rabaisser, en l'assimilant à un contrat d'intérêts matériels.» Et cette déclaration mérite d'être retenue: «Le sentiment qui me pénétrait se résume dans ces paroles de Mauprat vers la fin de l'ouvrage: «Elle fut la seule femme que j'aimai dans toute ma vie; jamais aucune autre n'attira mon regard et ne connut l'étreinte de ma main.»
On retrouve cette même doctrine, au terme du chapitre XI de la cinquième partie de l'Histoire de ma Vie, après que George Sand a rappelé les péripéties de ses procès et tout l'effort de son travail pour subvenir à l'éducation de ses enfants. «D'où je conclus, dit-elle, que le mariage doit être rendu aussi indissoluble que possible; car, pour mener une barque aussi fragile que la sécurité d'une famille sur les flots rétifs de notre société, ce n'est pas trop d'un homme et d'une femme, un père et une mère se partageant la tâche, chacun selon sa capacité. Mais l'indissolubilité du mariage n'est possible qu'à la condition d'être volontaire, et, pour la rendre volontaire, il faut la rendre possible. Si, pour sortir de ce cercle vicieux, vous trouvez autre chose que la religion de l'égalité de droits entre l'homme et la femme, vous aurez fait une belle découverte.»
A l'année 1837, se rattachent trois oeuvres secondaires de George Sand, qui procèdent de l'inspiration ou du souvenir de Venise: les Maîtres Mosaïstes, la Dernière Aldini et l'Uscoque. Elle écrivit les Maîtres Mosaïstes pour son fils, qui n'avait encore lu qu'un roman, Paul et Virginie. «Cette lecture, dit-elle, était trop forte pour les nerfs d'un pauvre enfant. Il avait tant pleuré, que je lui avais promis de lui faire un roman où il n'y aurait pas d'amour et où toutes choses finiraient pour le mieux.» A cette fin, elle composa une nouvelle assez longue relatant la rivalité professionnelle qui surgit entre deux groupes de mosaïstes de Saint-Marc à l'époque du Tintoret, les Zuccatti et les Bianchini. Sous le couvert de la fiction, c'est une description de Venise, avec quelques pages émouvantes sur ces effroyables plombs que Silvio Pellico a voués à notre exécration. On sent que George Sand, avec tous les libéraux et tous les démocrates de son temps, déteste l'occupation autrichienne sous laquelle gémit la ville des Doges. Et le volume se termine par le rayonnement d'une aurore qui incite l'un des personnages à cette réflexion mélancolique: «Voilà la seule chose que l'étranger ne puisse pas nous ôter. Si un décret pouvait empêcher le soleil de se lever radieux sur nos coupoles, il y a longtemps que trois sbires eussent été lui signifier de garder ses sourires et ses regards d'amour pour les murs de Vienne.»
Les lettres de George Sand à Luigi Calamatta, l'éminent graveur dont la fille Lina devait en 1863 épouser Maurice Sand, nous apprennent qu'en mai 1837, à Nohant, elle travaillait aux Maîtres Mosaïstes, «un petit conte qui vous plaira, j'espère, non pas qu'il vaille mieux que le reste, mais parce qu'il est dans nos idées et dans nos goûts, à nous artistes.» Puis, le 12 juillet, elle écrit au même Calamatta, qui lui avait envoyé des dessins sur Venise et la Renaissance: «Lisez, dans le prochain numéro de la Revue, les Maîtres Mosaïstes. C'est peu de chose, mais j'ai pensé à vous en traçant le caractère de Valerio. J'ai pensé aussi à votre rivalité avec Mercuri. Enfin, je crois que cette bluette réveillera en vous quelques-unes de nos sympathies et de nos saintes illusions de jeunesse.» Il y a, effectivement, dans cette oeuvre délicate et chaste, une atmosphère de sérénité. On perçoit que l'âme de l'auteur était en pleine quiétude: l'accalmie après l'orage. «Je ne sais pourquoi, dit-elle, j'ai écrit peu de livres avec autant de plaisir que celui-là. C'était à la campagne, par un été aussi chaud que le climat de l'Italie, que je venais de quitter. Jamais je n'ai vu autant de fleurs et d'oiseaux dans mon jardin. Liszt jouait du piano au rez-de-chaussée, et les rossignols, enivrés de musique et de soleil, s'égosillaient avec rage sur les lilas environnants.»
La Dernière Aldini fut composée à Fontainebleau, où les souvenirs de l'automne de 1833, en compagnie de Musset, ramenaient l'imagination de George Sand vers Venise. Elle se plut à raconter l'aventure de Nello, gondolier chioggiote, qui est aimé de la princesse Bianca Aldini. Elle lui offre de l'épouser, il refuse. Plus tard, devenu le grand chanteur Lélio, il attire l'attention de la petite Alezia, qui l'entend à San Carlo. Or elle est la fille de la princesse Aldini. Il l'a jadis bercée, toute enfant, de ses chansons de gondolier. Il se dérobe à une manière d'inceste sentimental. Et ce roman, où les deux Aldini font une agréable antithèse, offre à nos méditations un cas de conscience ou plutôt une énigme voluptueuse que George Sand formule ainsi: «A quoi connaît-on l'amour? au plaisir qu'on donne ou à celui qu'on éprouve?» Le champ est ouvert aux controversistes.