INFLUENCE PHILOSOPHIQUE: LAMENNAIS
Quand George Sand rencontra Lamennais, il n'était plus le prêtre ultramontain dont Rome avait pensé faire un cardinal, ni même le catholique libéral qui fondait le journal l'Avenir avec le comte de Montalembert, les abbés Lacordaire et Gerbet. Il était devenu, par une évolution logique, loyale et douloureuse de la pensée, le démocrate chrétien qui trouvait dans l'Evangile la loi de liberté, d'égalité et de fraternité, recueillie par les philosophes et proclamée par la Révolution. Républicain, son amour du peuple lui dicta cette oeuvre de génie, les Paroles d'un Croyant. Excommunié, il continua à dire la messe dans son oratoire. Et le parti clérical ne cessa de l'accabler d'outrages, de le représenter comme un apostat prédestiné à cette chute, pour ce que, dès ses débuts dans le sacerdoce, il avait commis le double méfait de renoncer à la lecture quotidienne du bréviaire et de porter un chapeau de paille. En dépit des calomnies et de la haine des dévots, il reste l'un des plus sublimes penseurs et le premier prosateur du siècle écoulé. Son style a la concision et la majesté bibliques.
C'est Liszt qui, au milieu des péripéties du procès monstre, en mai 1835, mit en relations George Sand et Lamennais. «Il le fit consentir, dit-elle, à monter jusqu'à mon grenier de poète.» Tout aussitôt elle reçut la commotion de l'enthousiasme, voire même de la vénération, et cette fois l'imagination seule était en cause. Félicité de Lamennais n'avait aucun agrément physique et pratiquait la plus stricte chasteté[13]. Né en 1782 à Saint-Malo, il était alors âgé de cinquante-trois ans et paraissait en avoir plus de soixante. Voici comment George Sand le vit avec les yeux de l'extase: «M. Lamennais, petit, maigre et souffreteux, n'avait qu'un faible souffle de vie dans la poitrine. Mais quel rayon dans sa tête! Son nez était trop proéminent pour sa petite taille et pour sa figure étroite. Sans ce nez disproportionné, son visage eût été beau. L'oeil clair lançait des flammes; le front droit et sillonné de grands plis verticaux, indice d'ardeur dans la volonté, la bouche souriante et le masque mobile sous une apparence de contraction austère, c'était une tête fortement caractérisée pour la vie de renoncement, de contemplation et de prédication. Toute sa personne, ses manières simples, ses mouvements brusques, ses attitudes gauches, sa gaieté franche, ses obstinations emportées, ses soudaines bonhomies, tout en lui, jusqu'à ses gros habits propres, mais pauvres, et à ses bas bleus, sentait le cloarek breton. Il ne fallait pas longtemps pour être saisi de respect et d'affection pour cette âme courageuse et candide. Il se révélait tout de suite et tout entier, brillant comme l'or et simple comme la nature.»
[Note 13: Il y eut pourtant un voisin de campagne de George Sand assez ineptement calomniateur pour prétendre qu'il avait aperçu Lamennais, sur la terrasse de Nohant, en robe de chambre orientale, avec des babouches et une calotte grecque, fumant un narghileh, auprès de l'auteur de Lélia.]
Lamennais quittait sa Bretagne afin de commencer une vie nouvelle, où le philosophe stoïque allait se doubler d'un lutteur intrépide. Il s'improvisait avocat, en acceptant de défendre les accusés d'avril, à la barre de la Chambre des pairs. «C'était beau et brave, dit George Sand. Il était plein de foi, et il disait sa foi avec netteté, avec clarté, avec chaleur; sa parole était belle, sa déduction vive, ses images rayonnantes, et chaque fois qu'il se reposait dans un des horizons qu'il a successivement parcourus, il y était tout entier, passé, présent et avenir, tête et coeur, corps et biens, avec une candeur et une bravoure admirables. Il se résumait alors dans l'intimité avec un éclat que tempérait un grand fonds d'enjouement naturel. Ceux qui, l'ayant rencontré perdu dans ses rêveries, n'ont vu de lui que son oeil vert, quelquefois hagard, et son grand nez acéré comme un glaive, ont eu peur de lui et ont déclaré son aspect diabolique.»
Ce passage de l'Histoire de ma Vie, postérieur à la mort de Lamennais, fait justice des calomnies et des invectives qui s'acharnèrent sur le penseur sublime, sur le merveilleux écrivain. George Sand, même par delà les dissidences de doctrine, ne peut parler de lui qu'avec un infini respect. Elle répond à ceux qui le méconnaissent: «S'ils l'avaient regardé trois minutes, s'ils avaient échangé avec lui trois paroles, ils eussent compris qu'il fallait chérir cette bonté, tout en frissonnant devant cette puissance, et qu'en lui tout était versé à grandes doses, la colère et la douceur, la douleur et la gaieté, l'indignation et la mansuétude.» Elle honore en Lamennais «le prêtre du vrai Dieu, crucifié pendant soixante ans», qui fut «insulté jusque sur son lit de mort par les pamphlétaires, conduit à la fosse commune sous l'oeil des sergents de ville, comme si les larmes du peuple eussent menacé de réveiller son cadavre». Elle montre l'homogénéité, non pas apparente peut-être, mais intime, de cette destinée qui nous révèle l'ascension du génie vers la vérité et la lumière. C'est, dit-elle, «le progrès d'une intelligence éclose dans les liens des croyances du passé et condamnée par la Providence à les élargir et à les briser, à travers mille angoisses, sous la pression d'une logique plus puissante que celle des écoles, la logique du sentiment.» Elle explique, avec une clairvoyance doublée de poésie, ce mélange de dogmatisme absolu et de sensibilité impétueuse qui détermina Lamennais à chercher, d'étape en étape, un lieu d'asile pour son imagination tourmentée et morose. Maintes fois il crut l'avoir trouvé. Il s'en réjouissait et le proclamait. Mais le duel continuait entre son coeur et sa raison, et celui-là criait à celle-ci une adjuration que George Sand résume en ces termes: «Eh bien! tu t'étais donc trompée! car voilà que des serpents habitaient avec toi, à ton insu. Ils s'étaient glissés, froids et muets, sous ton autel, et voilà que, réchauffés, ils sifflent et relèvent la tête. Fuyons, ce lieu est maudit et la vérité y serait profanée. Emportons nos lares, nos travaux, nos découvertes, nos croyances; mais allons plus loin, montons plus haut, suivons ces esprits qui s'élèvent en brisant leurs fers; suivons-les pour leur bâtir un autel nouveau, pour leur conserver un idéal divin, tout en les aidant à se débarrasser des liens qu'ils traînent après eux et à se guérir du venin qui les a souillés dans les horreurs de cette prison.»
Alors sur d'autres bases et d'autres plans, en quelque contrée qui avoisine la République de Salente et la Cité de Dieu, surgit une église nouvelle, ouverte toute grande à des foules qui préféreront, hélas! l'étroitesse et la vulgarité de leurs anciens sanctuaires. La foi démocratique et chrétienne de Lamennais ne s'adresse qu'à une élite idéaliste. De là les déceptions et les surprises qu'il éprouve, lorsqu'il entre en contact avec les réalités coutumières, lorsqu'il redescend des sommets radieux vers l'humanité misérable. Il se laissait parfois, à l'estime de George Sand, séduire et duper par des influences passagères et inférieures. Elle se plaint d'en avoir pâti. «Ces inconséquences, écrit-elle, ne partaient pas des entrailles de son sentiment. Elles étaient à la surface de son caractère, au degré du thermomètre de sa frêle santé. Nerveux et irascible, il se fâchait souvent avant d'avoir réfléchi, et son unique défaut était de croire avec précipitation à des torts qu'il ne prenait pas le temps de se faire prouver.» Il en attribua, paraît-il, quelques-uns à George Sand, dont elle se défend, sans les préciser. De vrai, il y avait entre eux une divergence irréductible sur un point essentiel. Elle revendiquait pour la femme des titres et des droits qu'il ne voulait, en aucune manière, concéder. Ils se heurtèrent, et elle n'en garda ni froissement ni rancune. S'ils ne se brouillèrent pas, selon l'habituelle issue des enthousiasmes de George Sand, c'est qu'elle ne ressentit pour lui qu'une tendresse intellectuelle, tout immatérielle. «J'avais, déclare-t-elle dans l'Histoire de ma Vie, comme une faiblesse maternelle pour ce vieillard, que je reconnaissais en même temps pour un des pères de mon Eglise, pour une des vénérations de mon âme. Par le génie et la vertu qui rayonnaient en lui, il était dans mon ciel, sur ma tête. Par les infirmités de son tempérament débile, par ses dépits, ses bouderies, ses susceptibilités, il était à mes yeux comme un enfant généreux, mais enfant à qui l'on doit dire de temps en temps: «Prenez garde, vous allez être injuste. Ouvrez donc les yeux!»
La communauté des aspirations républicaines les avait rapprochés; mais l'élève ne tarda pas à alarmer le maître par l'audace de ses tendances socialistes. Lamennais ne souhaitait que d'instituer le règne de l'Evangile dans les consciences. George Sand avait des conceptions plus hardies et plus hasardeuses. Elle battait en brèche l'autorité maritale et la propriété individuelle. Elle professait déjà une sorte de collectivisme qui ne demandait qu'à devenir gouvernemental. Et Lamennais renonçait à la suivre. «Après m'avoir poussée en avant, dit-elle, il a trouvé que je marchais trop vite. Moi, je trouvais qu'il marchait parfois trop lentement à mon gré. Nous avions raison tous les deux à notre point de vue: moi, dans mon petit nuage, comme lui dans son grand soleil, car nous étions égaux, j'ose le dire, en candeur et en bonne volonté. Sur ce terrain-là, Dieu admet tous les hommes à la même communion.»
Elle avait promis d'écrire, et elle n'a pas écrit l'histoire de leurs petites dissidences; elle voulait le montrer «sous un des aspects de sa rudesse apostolique, soudainement tempérée par sa suprême équité et sa bonté charmante.» Nous savons seulement qu'il exerça sur elle l'action d'un directeur de conscience, et l'initia à une méthode de philosophie religieuse qui la toucha profondément, «en même temps, ajoute-t-elle, que ses admirables écrits rendirent à mon espérance la flamme prête à s'éteindre.»
Durant les six ou sept années qui suivirent 1835, ce fut chez George Sand une adhésion sans réserve aux doctrines propagées par l'auteur des Paroles d'un Croyant. Dans la septième des Lettres d'un Voyageur, elle célèbre «la probité inflexible, l'austérité cénobitique, le travail incessant d'une pensée ardente et vaste comme le ciel; mais, poursuit-elle, le sourire qui vient tout d'un coup humaniser ce visage change ma terreur en confiance, mon respect en adoration.» Elle unit alors dans un même culte Lamennais et Michel (de Bourges), l'écrivain et l'orateur qui font vibrer en elle les cordes secrètes. «Les voyez-vous, s'écrie-t-elle, se donner la main, ces deux hommes d'une constitution si frêle, qui ont paru cependant comme des géants devant les Parisiens étonnés, lorsque la défense d'une sainte cause les tira dernièrement de leur retraite, et les éleva sur la montagne de Jérusalem pour prier et pour menacer, pour bénir le peuple, et pour faire trembler les pharisiens et les docteurs de la loi jusque dans leur synagogue?»