Si Lamennais fut effarouché des Lettres à Marcie, il dut l'être bien davantage du Poème de Myrza, où George Sand transpose le procédé littéraire des Paroles d'un Croyant sur le mode amoureux. C'est, en un style alternativement mystique et voluptueux, la rencontre paradisiaque de l'homme et de la femme. Il la voit, l'admire et reconnaît l'oeuvre et la fille de Dieu. «Il marcha devant elle, et elle le suivit jusqu'à la porte de sa demeure, qui était faite de bois de cèdre et recouverte d'écorce de palmier. Il y avait un lit de mousse fraîche; l'homme cueillit les fleurs d'un rosier qui tapissait le seuil, et, les effeuillant sur sa couche, il y fit asseoir la femme en lui disant:—«L'Eternel soit béni.»—Et, allumant une torche de mélèze, il la regarda, et la trouva si belle qu'il pleura, et il ne sut quelle rosée tombait de ses yeux, car jusque là l'homme n'avait pas pleuré. Et l'homme connut la femme dans les pleurs et dans la joie.»

Au réveil, «quand l'étoile du matin vint à pâlir sur la mer,» il se demanda si c'était un rêve, et il attendit avec impatience que le jour éclairât l'obscurité de sa demeure. «Mais la femme lui parla, et sa voix fut plus douce à l'homme que celle de l'alouette qui venait chanter sur sa fenêtre au lever de l'aube.» Tout aussitôt il se mit à verser des pleurs d'amertume et de désolation. Pourquoi? C'est qu'avec l'amour il a conçu la précarité de son destin. «Car tu vaux mieux que la vie, dit-il, et pourtant je te perdrai avec elle.» D'un regard, d'un sourire, elle le console en murmurant ces mots: «Si tu dois mourir, je mourrai aussi, et j'aime mieux un seul jour avec toi que l'éternité sans toi.» Il suffit de cette parole pour endormir la douleur de l'homme. La femme lui a apporté l'espérance. «Il courut chercher des fruits et du lait pour la nourrir, des fleurs pour la parer.» Et le Poème de Myrza, qui commence par une cantilène d'hyménée, se termine par un appel mystique sur la route qui mène au désert de la Thébaïde. En allant de l'homme à Dieu, Myrza peut encore dire: «Ma foi, c'est l'amour!»

Lamennais et George Sand allaient suivre des chemins divers, elle vers le socialisme sentimental de Pierre Leroux, lui vers l'idéalisme d'une démocratie chrétienne. En février 1841, quand l'auteur des Paroles d'un Croyant, enfermé à Sainte-Pélagie, lança une sorte d'anathème contre les revendications féministes, George Sand lui répliqua en s'étonnant qu'il refusât estime et confiance à tout ce qui ne porte pas de barbe au menton. «Nous vous comptons, dit-elle, parmi nos saints, vous êtes le père de notre Eglise nouvelle.» Mais tous ces éloges ne sauraient ébranler la rigidité de Lamennais. Le 23 juin 1841, il mande à M. de Vitrolles dans une de ces lettres qu'a publiées en 1883 la Nouvelle Revue: «Je crois vraiment que George Sand m'a pardonné mes irrévérences; mais elle ne pardonne point à saint Paul d'avoir dit: Femmes, obéissez à vos maris. C'est un peu dur, en effet.» Dans une autre lettre du 25 novembre 1841 au même M. de Vitrolles, Lamennais stigmatise les tendances anti-chrétiennes de la Revue Indépendante, et prédit que son directeur Pierre Leroux ne tardera pas à rester seul avec madame Sand. «Celle-ci, ajoute-t-il, fidèle au révélateur, prêche, dès la première livraison, le communisme, dans un roman[14] où je crains bien qu'on trouve peu de traces de son ancien talent. Comment peut-on gâter à plaisir des dons naturels aussi rares!»

[Note 14: Horace.]

Dans la Correspondance de George Sand, on ne rencontre, à partir de 1842, aucune lettre adressée à Lamennais. Mais elle lui dédia, le 4 mai 1848, un article recueilli dans le volume intitulé: Souvenirs de 1848. Elle y discute le projet de Constitution élaboré par Lamennais, et lui reproche de remettre aux mains d'un seul homme le pouvoir exécutif. «La présidence, dit-elle, serait forcée de devenir la dictature, et tout dictateur serait forcé de marcher dans le sang.» Pour n'être que d'une femme, l'argument avait sa valeur. Lamennais et la France en comprirent la portée au lendemain du 2 Décembre. George Sand avait été plus clairvoyante que les hommes politiques et les fabricants de constitutions.

CHAPITRE XX

INFLUENCE MÉTAPHYSIQUE: PIERRE LEROUX

Lorsque la doctrine idéaliste, chrétienne et démocratique de Lamennais ne suffit plus à satisfaire la ferveur réformatrice de George Sand, elle trouva un nouveau guide et un autre Mentor, un peu nébuleux celui-là, en la personne de Pierre Leroux. Un enthousiasme non moins moindre, plus humain et sans doute mieux payé de retour, la posséda. Durant quatre ou cinq ans, elle jura sur la foi de ce métaphysicien socialiste. A propos de la traduction qu'il fit de Werther et qui était illustrée d'eaux-fortes de Tony Johannot, elle écrivit: «C'est une chose infiniment précieuse que le livre d'un homme de génie traduit dans une autre langue par un autre homme de génie.» Le mot dépasse, à coup sûr, le jugement que la postérité portera sur Pierre Leroux; mais George Sand, comme on sait, n'était pas sans outrance dans ses admirations. Le philosophe, à qui Buloz refusait un jour certain article sur Dieu parce que ce n'était point un sujet d'actualité, fut présenté à l'auteur de Lélia par le berrichon Planet, toujours préoccupé d'élucider et de résoudre la question sociale. Ils cherchaient, les uns et les autres, à tâtons, le moyen de compléter et de parachever la Révolution de 1789 qu'ils jugeaient trop exclusivement politique. George Sand explique, dans l'Histoire de ma Vie, comment et pourquoi elle désira entrer en relations avec Pierre Leroux: «J'ai ouï dire à Sainte-Beuve qu'il y avait deux hommes dont l'intelligence supérieure avait creusé et éclairé particulièrement ce problème dans une tendance qui répondait à mes aspirations et qui calmerait mes doutes et mes inquiétudes. Ils se trouvent, par la force des choses et par la loi du temps, plus avancés que M. Lamennais, parce qu'ils n'ont pas été retardés comme lui par les empêchements du catholicisme. Ils sont d'accord sur les points essentiels de leur croyance, et ils ont autour d'eux une école de sympathies qui les entretient dans l'ardeur de leurs travaux. Ces deux hommes sont Pierre Leroux et Jean Reynaud. Quand Sainte-Beuve me voyait tourmentée des désespérances de Lélia, il me disait de chercher vers eux la lumière, et il m'a proposé de m'amener ces savants médecins de l'intelligence.» Elle hésita longtemps, s'estimant «trop ignorante pour les comprendre, trop bornée pour les juger, trop timide pour leur exposer ses doutes intérieurs.» Egale, sinon plus grande, était la timidité de Pierre Leroux. Enfin, ce fut la femme qui fit les premirs pas. Elle lui demanda par lettre, pour un meunier de ses amis, le catéchisme du républicain en deux ou trois heures de conversation. Planet tint l'emploi du meunier, personnage muet.

Un dîner rassembla les trois convives dans la mansarde de George Sand. «Pierre Leroux fut d'abord gêné, dit-elle; il était trop fin pour n'avoir pas deviné le piège innocent que je lui avais tendu, et il balbutia quelque temps avant de s'exprimer.» La bonhomie de Planet, la sollicitude attentive de l'hôtesse, le mirent à l'aise. Et voici l'impression que laissa chez son auditrice cette première entrevue: «Quand il eut un peu tourné autour de la question, comme il fait souvent quand il parle, il arriva à cette grande clarté, à ces vifs aperçus et à cette véritable éloquence qui jaillissent de lui comme de grands éclairs d'un nuage imposant. Nulle instruction n'est plus précieuse que la sienne, quand on ne le tourmente pas trop pour formuler ce qu'il ne croit pas avoir suffisamment dégagé pour lui-même. Il a la figure belle et douce, l'oeil pénétrant et pur, le sourire affectueux, la voix sympathique, et ce langage de l'accent et de la physionomie, cet ensemble de chasteté et de bonté vraies qui s'emparent de la persuasion autant que la force des raisonnements. Il était dès lors le plus grand critique possible dans la philosophie de l'histoire, et, s'il ne vous faisait pas bien nettement entrevoir le but de sa philosophie personnelle, du moins il faisait apparaître le passé dans une si vive lumière, et il en promenait une si belle sur tous les chemins de l'avenir, qu'on se sentait arracher le bandeau des yeux comme avec la main.»

George Sand confesse qu'elle ne l'entendit qu'à moitié, quand il développa le système de la propriété des instruments de travail. Elle essaie de croire ou de faire croire que c'était le fait des arcanes de la langue philosophique, inaccessible à la médiocrité de sa culture intellectuelle. En vérité, elle est trop modeste, et le Pierre Leroux n'est pas très clair. Néanmoins, elle discerna des lueurs et le proclame avec joie: «La logique de la Providence m'apparut dans ses discours, et c'était déjà beaucoup: c'était une assise jetée dans le champ de mes réflexions. Je me promis d'étudier l'histoire des hommes, mais je ne le fis pas, et ce ne fut que plus tard que, grâce à ce grand et noble esprit, je pus saisir enfin quelques certitudes.»