LE ROI CAPITULE DEVANT L'ÉMEUTE
Le 15 juillet, au matin, Louis XVI se rendit à l'Assemblée nationale, déclara qu'il avait donné l'ordre aux troupes de s'éloigner de Paris et de Versailles. Le lendemain, sur une nouvelle démarche de l'Assemblée, il rappelait Necker et les ministres renvoyés, et le même jour il se rendait à Paris, sanctionnant par sa présence le fait accompli.
Les contemporains attribuèrent la volte-face royale à une intervention du duc de Liancourt.
L'INTERVENTION DU DUC DE LIANCOURT
On attribue généralement la démarche du Roi à une circonstance fort extraordinaire et qui mérite un détail.
Le baron de Wimpfen, député de Normandie, étant à Paris le 14, le peuple l'a arrêté et conduit sur la place de Grève. On lui demandait: «Es-tu noble?—Oui, mes amis.—Es-tu pour le Tiers-État?—Oui, si je ne l'étais pas, je ne mériterais pas de porter cette croix (la croix de Saint-Louis)». On lui a demandé son nom, il l'a dit; on a cherché sur la liste s'il était un de ceux qu'on appelle bons; on l'y a trouvé. Cependant en passant sur la place près du corps de M. de Launay, on lui disait: «Tu seras bientôt à côté de lui». La fureur de la populace était au dernier degré; un mot, un geste, un clin d'oeil pouvaient le faire périr; cependant, ayant été reconnu par quelqu'un qui a attesté qu'il était un brave homme, on l'a laissé aller, en lui donnant un passeport.
Le baron de Wimpfen est un des plus braves et des plus loyaux officiers de l'armée. Il a cette noble et touchante simplicité d'un Allemand, d'un militaire et d'un bon gentilhomme; il a conté cette aventure à l'Assemblée nationale; il y a répandu un grand intérêt et un juste effroi, d'autant plus qu'il a parlé immédiatement après le vicomte de Noailles et que le feu de l'un et le calme de l'autre rendaient infiniment plus vraisemblable ce qu'ils disaient tous deux.
Au sortir de l'Assemblée il en a parlé au duc de Liancourt qui l'a engagé à aller trouver les ministres. Il a trouvé réunis chez M. de Breteuil le maréchal de Broglie et M. de Villedeuil: il leur a raconté les mêmes choses, ils l'écoutaient avec la plus froide indifférence. «Messieurs, le silence serait un crime, et demain je publierai votre indifférence dans tout le château.—Bon, ce n'est rien! Un ou deux régiments calmeront tout. —Messieurs, cela est impossible, et, si vous ne prenez pas le parti de renvoyer les troupes, la vie du Roi n'est peut-être pas en sûreté.—Il ira s'enfermer dans Metz.—Messieurs, qui quitte la partie la perd, et l'on ne sait ce qui peut arriver. Je dois vous avertir que si vous ne calmez le peuple, il peut se porter aux derniers excès contre la Reine et M. le comte d'Artois.—M. le comte d'Artois voyagera, il ira en Espagne. —Messieurs, on peut déclarer M. le comte d'Artois déchu de ses droits à la couronne, lui et sa postérité.»
Rien ne pouvait faire cesser la criminelle indifférence de ces ministres, le duc de Liancourt qui a senti tout le danger de la position présente et qui, d'ailleurs, est personnellement fort attaché au Roi, a été l'éveiller à mi-nuit, lui a fait un récit exact des faits et lui a indiqué comme le seul moyen de sauver l'État celui qu'il a pris de venir seul à l'Assemblée nationale et de renvoyer les troupes.
Il paraît que le Roi le lui a promis. Il est au moins certain que c'est ce conseil qui l'a déterminé…. [Note: Journal de Duquesnoy, 16 juillet 1789.]