Le roi parlant haut de la frontière, dénonçant la guerre faite à l'Église, effrayant la partie timide de la bourgeoisie, lui faisant peur pour ses propriétés, grossissant son armée de contingents étrangers et les couvrant du pavillon de la monarchie pouvait être redoutable. [Note: Jean Jaurès, La Constituante, p. 619.]
LE 21 JUIN 1791
Après l'émeute du 18 avril, Marie-Antoinette écrivit à Mercy, représentant de l'Autriche aux Pays-Bas, pour que l'Empereur fît avancer 15,000 hommes à Arlon et Virton et autant à Mons de manière à donner à Bouillé un prétexte pour rassembler des troupes et des munitions à Montmédy. Le roi commanda une énorme berline pour lui et sa famille et se procura des passeports au nom de la baronne de Korff. Le départ fut retardé jusqu'au 20 juin parce que le roi attendait deux millions qu'il devait toucher sur sa liste civile. Malgré la surveillance étroite dont il était l'objet, il s'échappa du château dans la nuit du 20 au 21 juin déguisé en valet de chambre et se dirigea sur Montmédy par la route de Châlons. Le même jour, Monsieur, son frère (le comte de Provence), fuyait en Belgique par une autre route.
Avant de quitter Paris le roi avait lancé une proclamation violente où il déclarait que la seule récompense des sacrifices qu'il avait consentis depuis trois ans était «de voir la destruction de la royauté, tous les pouvoirs méconnus, les propriétés violées, la sûreté des personnes mise partout en danger, les crimes rester impunis et une anarchie complète s'établir au-dessus des lois, sans que l'apparence d'autorité que lui donnait la nouvelle constitution fût suffisante pour réparer un seul des maux qui affligent le royaume».
Le premier sentiment des patriotes en apprenant la fuite du roi fût la colère, l'indignation contre son parjure, puis ce fut la peur, la peur de l'intervention étrangère et du retour et des vengeances des émigrés. Le grand journal démocrate Les Révolutions de Paris ont bien traduit les impressions par lesquelles passa le peuple de Paris.
LES SENTIMENTS DES PARISIENS
Le plus honnête homme de son royaume! Lâches écrivains, folliculaires ineptes ou gagés, c'est ainsi que vous appeliez Louis XVI. Le plus honnête homme de son royaume, ce père des Français, à l'exemple du héros des deux mondes, [Note: Lafayette que les démocrates accusaient—d'ailleurs à tort —de complicité avec le roi.]a donc aussi quitté son poste et s'évade avec l'espoir de nous envoyer, en échange de sa personne royale, une guerre étrangère et intestine de plusieurs années. Ce complot, digne au reste des maisons de Bourbon et d'Autriche coalisées, ce complot lâche et perfide, médité depuis 18 mois, s'est enfin effectué….
Bien loin d'être affamé de voir un roi, la manière dont le peuple prit l'évasion de Louis XVI, montra qu'il étoit saoul du trône et las d'en payer les frais. S'il eût su dès lors que Louis XVI, dans sa déclaration qu'on lisoit en ce moment à l'assemblée nationale, se plaignoit de n'avoir point trouvé dans le château des Tuileries les plus simples commodités de la vie, le peuple indigné se seroit porté peut-être à des excès; mais il sent sa force et ne se permit aucune de ces petites vengeances familières à la faiblesse irritée; il se contenta de persiffler à sa manière la royauté et l'homme qui en étoit revêtu. Le portrait du roi fut décroché de sa place d'honneur et suspendu à la porte: une fruitière prit possession du lit d'Antoinette pour y vendre des cerises, et en disant: C'est aujourd'hui le tour de la nation pour se mettre à son aise. Une jeune fille ne voulut jamais souffrir qu'on la coiffât d'un bonnet de la reine; elle le foula aux pieds avec indignation et mépris; on respecta davantage le cabinet d'étude du dauphin; mais nous rougirions de rapporter le titre des livres du choix de sa mère.
Les rues et les places publiques offroient un spectacle d'un autre genre. La force nationale armée se déployoit en tous lieux d'une manière imposante. Le brave Santerre, pour sa part, enrôla deux mille piques de son faubourg. Ce ne furent point les citoyens actifs et les habits bleus de roi [Note: Les gardes nationaux portaient l'habit bleu. Les citoyens passifs ne faisaient pas partie de la garde nationale.] qui eurent les honneurs de la fête, les bonnets de laine reparurent et éclipsèrent les bonnets d'ours. Les femmes disputèrent aux hommes la garde des portes de la ville, en leur disant: Ce sont les femmes qui ont amené le roi à Paris, [Note: Le 6 octobre 1789.] ce sont les hommes qui le laissent évader. Mais on leur répliqua: Mesdames, ne vous vantez pas tant; vous ne nous aviez pas fait là un si grand cadeau.
L'opinion dominante étoit une antipathie pour les rois et un mépris pour la personne de Louis XVI, qui se manifestèrent jusque dans les plus petits détails. A la Grève, on fit tomber en morceaux le buste de Louis XIV, qu'éclairoit la célèbre lanterne, l'effroi des ennemis de la Révolution. Quand donc le peuple se fera-t-il justice de tous ces rois de bronze, monumens de notre idolâtrie? Rue Saint-Honoré, on exigea d'un marchand le sacrifice d'une tête de plâtre, à la ressemblance de Louis XVI; dans un autre magasin on se contenta de lui poser sur les yeux un bandeau de papier; les mots de roi, reine, royale, Bourbon, Louis, Cour, Monsieur, frère du roi, furent effacés partout où on les trouva écrits, sur tous les tableaux et enseignes des magasins et des boutiques. Le Palais royal est aujourd'hui le Palais d'Orléans. Les couronnes peintes furent même proscrites, et le jour de la Fête-Dieu [23 juin] on les couvrit d'un voile sur les tapisseries où elles se trouvoient, afin de ne point souiller par leur aspect la sainteté de la procession. La Fayette ne manqua pas de s'y trouver avec cet air hypocrite qu'on lui connoît, on a remarqué que Duport [Note: Adrien Duport, un des chefs du côté gauche de la Constituante.] le tenoit par-dessous le bras.