On ne comprend rien aux événements qui ont suivi la fuite du Roi si on n'a pas constamment présente à l'esprit cette lutte sociale. L'événement de Varennes fut exploité par les deux partis patriotes qui essayèrent de le faire tourner à leur avantage. Je ne mets pas en doute que si Louis XVI ne fut pas détrôné en juin 1791, c'est à cet antagonisme des classes qu'il le dût. Il fut l'enjeu de leur combat. [Note 3: A. Mathiez, op. cit., pp. 30-34.]

LES RÉPUBLICAINS

Avant Varennes, les républicains n'étaient qu'une poignée de littérateurs et de publicistes. Leur propagande était toute théorique, presque académique. Le parjure royal donna à leurs idées une actualité saisissante.

Dans toute la France se produisirent des manifestations antimonarchiques. Les pétitions affluèrent à l'Assemblée contre «le roi de Coblentz». A Paris, le club des Cordeliers votait dès le 21 juin une pétition rédigée par Robert qui se terminait ainsi: «Législateurs, vous avez une grande leçon devant les yeux, songez bien qu'après ce qui vient de se passer, il est impossible que vous parveniez à inspirer au peuple aucun degré de confiance dans un fonctionnaire appelé roi; et, d'après cela, nous vous conjurons, au nom de la patrie, ou de déclarer sur-le-champ que la France n'est plus une monarchie, qu'elle est une république; ou au moins d'attendre que tous les départements, toutes les assemblées primaires aient émis leur voeu sur cette question importante, avant de penser à replonger une seconde fois le plus bel empire du monde dans les chaînes et dans les entraves du monarchisme.»

Les Cordeliers étaient des démocrates mais l'opinion républicaine ralliait aussi une partie des patriotes conservateurs, des gens comme La Rochefoucauld, Dupont de Nemours, Condorcet, Achille Duchatelet, Brissot, tous plus ou moins directement attachés à Lafayette, et la plupart membres de ce club de 89 qui s'opposait depuis un an à la politique démocratique des jacobins. Cette circonstance rendit suspecte la propagande républicaine à des démocrates aussi convaincus que Robespierre. Robespierre soupçonna que Lafayette et ses amis voulaient compromettre les démocrates dans une agitation républicaine prématurée qui servirait de prétexte à une répression. Il crut habile de faire porter sa campagne uniquement sur la punition du roi parjure et de réserver la question de la république et de la monarchie à une consultation populaire. Il a lui-même très bien défini son attitude dans son journal Le Défenseur de la Constitution. Il s'adresse à Brissot et à ses amis:

Tandis que nous discutions à l'Assemblée constituante la grande question si Louis XVI était au-dessus des lois, tandis que, renfermé dans ces limites, je me contentais de défendre les principes de la liberté sans entamer aucune autre question étrangère et dangereuse,… soit imprudence, soit tout autre chose, vous secondiez de toutes vos forces les sinistres projets de la faction. Connus jusques là par vos liaisons avec Lafayette et pour votre grande modération; longtemps assidus d'un club demi-aristocratique [le club de 1789], vous fîtes tout à coup retentir le mot de république. Condorcet [Note: Robespierre n'avait pas oublié que Condorcet avait voulu réserver aux seuls propriétaires l'exercice des droits politiques, qu'il avait critiqué la déclaration des droits, protesté contre la suppression des titres de noblesse et des armoiries, contre la confiscation des biens d'église, etc.] publie un traité sur la république, dont les principes, il est vrai, étaient moins populaires que ceux de notre constitution actuelle. Brissot répand un journal intitulé Le Républicain et qui n'avait de populaire que le titre. Une affiche dictée dans le même esprit, rédigée par le même parti sous le nom du ci-devant marquis Du Chatelet, parent de Lafayette, ami de Brissot et de Condorcet, avait paru dans le même temps sur tous les murs de la capitale. Alors tous les esprits fermentèrent, le seul mot de république jeta la division parmi les patriotes, donna aux ennemis de la liberté le prétexte qu'ils cherchaient de publier qu'il existait en France un parti qui conspirait contre la monarchie et contre la constitution; ils se hâtèrent d'imputer à ce motif la fermeté avec laquelle nous défendions à l'Assemblée constituante les droits de la souveraineté nationale contre le monstre de l'inviolabilité…. [Note: Défenseur de la Constitution, introduction intitulée Exposition de mes principes.]

Quoi qu'il en soit, que Robespierre ait été dans la vérité ou dans l'erreur en prêtant des arrière-pensées aux républicains du groupe Brissot-Condorcet, il est certain que les divisions des républicains démocrates (ceux du groupe cordelier) et des républicains conservateurs (ceux du groupe Condorcet) ont paralysé jusqu'à un certain point l'opposition qu'ils firent au maintien de la monarchie.

LES ORLÉANISTES

La solution orléaniste rencontra un moment une grande faveur dans les milieux jacobins. Le jour même du retour du roi, le 25 juin, le journal de Perlet proposait de nommer le duc d'Orléans régent avec un conseil exécutif. Le duc d'Orléans déclina le lendemain toute candidature à la régence, «renonçant dans ce moment et pour toujours aux droits que la Constitution lui donnait», mais cette renonciation n'empêcha pas le courant orléaniste de grandir. A défaut du père on prendrait le fils, le duc de Chartres [le futur Louis-Philippe], qui commandait un régiment à Vendôme et qui fréquentait assidûment les jacobins. L'abbé Danjou, Anthoine, Réal, Danton, d'autres encore se firent au club les champions de la solution orléaniste. Le 29 juin, Anthoine prononça l'éloge du «généreux colonel qui, dans notre dernière séance, a déclaré qu'il marcherait à l'ennemi comme simple soldat si l'on croyait que sa place pût être mieux remplie». Ce généreux colonel était le duc de Chartres. Des républicains comme Brissot se rallieront à la régence d'un d'Orléans. Brissot rédigera avec Danton la première pétition du Champ-de-Mars où on demandait le remplacement de Louis XVI par «les moyens constitutionnels», c'est-à-dire par un d'Orléans.

L'ASSEMBLÉE REFUSE DE DÉTRÔNER LOUIS XVI