La motion de Mirabeau fut votée, à l'unanimité moins quatre voix, à l'exception du dernier paragraphe que les électeurs de Paris allaient se charger de mettre en application. [Note: Dès le 25 juin les électeurs de Paris avaient agité le projet d'une milice bourgeoise.]
L'AGITATION A PARIS. LES GARDES FRANÇAISES
A ces mouvements et à ces bruits la capitale entière n'eut qu'un sentiment; et ce n'était pas une populace ignorante et tumultueuse, c'était tout ce que cette ville célèbre renferme d'hommes éclairés ou braves de tous les états et de toutes les conditions. Le danger commun avait tout réuni. Les femmes qui, dans les mouvements populaires, montrent toujours le plus d'audace, encourageaient les citoyens à la défense de leur patrie. Ceux-ci, par un instinct que leur donnaient le danger public et l'exaltation du patriotisme, demandaient aux soldats qu'ils rencontrent s'ils auront le courage de massacrer leurs frères, leurs concitoyens, leurs parents, leurs amis. Les gardes-françaises les premiers, ces citoyens généreux, rebelles à leurs maîtres, selon le langage du despotisme, mais fidèles à la nation, jurent de ne tourner jamais leurs armes contre elle. Des militaires d'autres corps les imitent. On les comble de caresses et de présents. On voit ces soldats, qui avaient été amenés pour l'oppression de la capitale, et par conséquent du royaume, se promener dans les rues en embrassant les citoyens. Ils arrivent en foule au Palais-Royal, où tout le monde s'empresse de leur offrir des rafraîchissements, et chacun emploie tous les moyens qu'il juge propres à détacher les soldats de l'obéissance arbitraire pour les réunir à la cause commune. On apprend cependant que quelques-uns d'entre eux vont être punis d'avoir refusé de tirer sur leurs concitoyens, que onze gardes françaises sont détenus aux prisons de l'Abbaye, et vont être transférés à Bicêtre, prison des plus vils scélérats. Leur cause devient la cause publique. On court les délivrer [le 9 juillet]; la foule grossit en marchant; on force les prisons, on entre, on les délivre; et ils sont amenés en triomphe au Palais-Royal, qui devient leur asile. Les hussards et les dragons qui avaient reçu ordre de charger les citoyens, posent leurs armes et se joignent à eux; et l'on entend partout les cris de Vive la Nation! car, depuis la constitution des communes en assemblée nationale, c'était le cri de la joie publique, et l'on ne disait plus vive le Tiers-Etat!. [Note: Rabaut, op. cit., pp. 64-65.]
Le lendemain, 10 juillet, les Électeurs de Paris, c'est-à-dire les délégués des assemblées primaires qui avaient élu les députés de la ville aux États-Généraux, se réunissaient dans la grande salle de l'Hôtel de Ville et discutaient un projet d'organisation d'une garde bourgeoise.
LE RENVOI DE NECKER ET LE RÔLE DES CAPITALISTES DANS L'INSURRECTION
Le 11 juillet, vers 3 heures de l'après-midi, le roi révoquait Necker et l'invitait à sortir immédiatement du royaume. Les autres ministres patriotes, Montmorin, Saint-Priest, La Luzerne étaient de même disgraciés. Leurs successeurs étaient pris dans le parti de la résistance à outrance: le baron de Breteuil, le maréchal de Broglie, le duc de La Vauguyon, etc. Le renvoi de Necker provoqua dans le monde de la finance et de la bourgeoisie le même émoi que sa menace de démission le 23 juin.
Le 12 juillet, lorsqu'il apprend le renvoi de Necker, le bailli de Virieu écrit: «Le renvoi de Necker portera un coup au crédit, et la caisse d'escompte pourrait bien faire banqueroute. Le roi, probablement, sera forcé de reculer et de faire retirer les troupes.» «Aussitôt, dit Bailly, qu'on apprit à Paris la nouvelle du renvoi de Necker, les agents de change s'assemblèrent pour délibérer sur les suites du coup que cet événement allait porter au commerce et aux finances. Ils décidèrent que, pour éviter de mettre à découvert un discrédit total de tous les effets, la Bourse serait fermée lundi; ils dépêchèrent l'un d'eux, M. Madimer, à Versailles pour avoir des nouvelles et connaître l'état des choses». Les craintes des agents de change n'étaient pas injustifiées; dès le 10, les rumeurs répétées sur le mouvement des troupes autour de Paris avaient fait tomber les billets de la Caisse d'escompte de 4 265 livres, où ils étaient le 8, à 4 165 livres. L'arrêté fameux de l'Assemblée nationale du 13 juillet vise expressément la banqueroute. Le Constituant Lofficial dépeint la consternation des bourgeois parisiens le 12 juillet: «Ils ne voyaient que la banqueroute royale et la perte de leur fortune certaine (la majeure partie des Parisiens ayant tout leur avoir sur le Trésor royal)». Le Tableau des principaux événements de la Révolution s'exprime ainsi: «Un des principaux moyens employés par les factieux pour soulever Paris peuplé de capitalistes, de rentiers, d'agioteurs avait été d'y répandre le bruit que la résolution de faire banqueroute avait été prise dans le même conseil où l'exil de M. Necker avait été prononcé. M. Mounier eut la faiblesse d'adopter cette fable absurde: «Nous déclarerons … que l'Assemblée nationale ne peut consentir à une honteuse banqueroute». Enfin Rivarol, dans ses mémoires, a fait avec amertume les mêmes constatations: «Les capitalistes, par lesquels la Révolution a commencé n'étaient pas si difficiles en fait de constitution, et ils auraient donné la main à tout, pourvu qu'on les payât…. Soixante mille capitalistes et la fourmilière des agioteurs ont décidé la Révolution». Et, dans une note, il accuse les principaux banquiers de Paris, Laborde-Méréville, Boscary, Dufresnoy, d'avoir mis à la disposition du parti révolutionnaire des sommes considérables. [Note: Pierre Caron, La tentative de contre-révolution de juin-juillet 1789, dans la Revue d'histoire moderne, t. VIII, pp. 666- 667.]
LE 12 JUILLET
Il est impossible de dépeindre le mouvement immense qui tout à coup souleva la ville entière de Paris [à la nouvelle du renvoi de Necker]. On y prévit tout ce à quoi il fallait s'attendre, l'assemblée nationale dissoute par la force, et la capitale envahie par l'armée. Les citoyens accourent au Palais-Royal, leur rendez-vous accoutumé; la consternation les y avait conduits; la fureur commune s'y alluma, mais telle qu'elle dut se communiquer en un moment à cette vaste et populeuse enceinte. La première Victime du despotisme devint l'idole et la divinité du jour. Les citoyens prennent un buste de M. Necker; ils y joignent celui de M. d'Orléans, dont on disait aussi qu'il allait être exilé, et les promènent dans Paris suivis d'un immense cortège. Des soldats du Royal-Allemand reçoivent ordre de charger, et frappent de leurs sabres ces bustes insensibles: plusieurs personnes sont blessées. Le prince de Lambesc était sur la place de Louis XV avec des soldats de Royal-Allemand; le peuple lui jette des pierres; alors il se précipite dans les Tuileries le sabre à la main et blesse un vieillard qui s'y promenait. Tandis que les femmes et les enfans, effrayés, poussent mille cris, le canon tire et tout Paris est sur pied et crie aux armes; le tocsin sonne, les citoyens enfoncent les boutiques des armuriers.
Ils battent une compagnie de Royal-Allemand, et l'émotion continue durant toute la journée jusqu'à ce que, la nuit étant survenue, des brigands, apostés hors de Paris, brûlent les barrières, entrent dans la ville et courent les rues, que remplissaient heureusement des patrouilles de citoyens, de gardes-françaises et de soldats du guet. [Note: Rabaut, op. cit., p. 68.]