—Mon Dieu, oui! Admirez les bienfaits de la science! Vous n'ignorez pas qu'une certaine mésintelligence règne malheureusement entre mes parents, cela date de loin!... Vous connaissez mon père, un savant terrible, autoritaire, systématique... De plus, toujours absorbé par ses travaux et ses entreprises, il est d'une humeur assez difficile parfois... Ma mère est d'un caractère tout opposé, elle a des goûts tout différents; de là, des heurts, des chocs, depuis le lendemain de leur mariage, paraît-il... Le grand mot de mon père, quand il est bien hors de lui, à la fin de toutes les querelles, c'est: «Madame Philox Lorris! Tenez! vous n'êtes... qu'une femme du monde!!!» Ma mère tient bon; alors que tout plie devant l'autorité du savant, elle entend garder sur tout ses opinions particulières... Et tous les jours, par suite de ces divergences de vues de mes parents, il y a discussion, querelle...
—Hélas! fit Estelle tristement.
—Heureusement, ajouta Georges, grâce à cette science que ma mère s'obstine à ne pas vénérer, l'inconvénient est moindre que vous ne supposez, on se dispute par phonographe! Quand mon père a sur le cœur quelque chose qui l'étouffe, une semonce, une scène à faire, il saisit vite son phonographe et se soulage en le chargeant de transmettre récriminations, admonestations, reproches amers et autres douceurs. Pas d'objections, pas de répliques qui gâteraient tout, le phono reçoit tout, mon père le fait porter ici dans cette pièce ainsi consacrée aux scènes de ménage, et il se remet, l'esprit rasséréné, à ses travaux. De son côté, ma mère, lorsqu'elle se croit quelque grief contre son mari, lorsqu'elle a quelque observation à lui faire, emploie le même procédé et, tout à son aise, confie aussi le sermon à son phonographe... Elle est tranquille après, le nuage est passé, le ciel se découvre; quand on se retrouve à table aux repas, il n'est question de rien, on ne se douterait aucunement que M. et Mme Philox Lorris viennent de se chamailler... Et je soupçonne que, depuis longtemps, chacun d'eux a cessé d'écouter ce que le phonographe de l'autre a été chargé de lui faire savoir! Les phonographes prêchent dans le désert... Mon père envoie son phono, ma mère arrive avec le sien, fait marcher les appareils et s'en va... Personne n'écoute le duo! Mon père, pour éviter des pertes de temps, a fait adapter à ces appareils des récepteurs qui enregistrent les réponses aux messages, mais il se garde bien d'entendre ces messages; il a ainsi les clichés de tous les sermons conjugaux depuis plus de vingt ans, une belle collection, je vous assure, classée dans un cartonnier!...»
M. PHILOX LORRIS CHARGE SON PHONOGRAPHE DE TRANSMETTRE REPROCHES, ADMONESTATIONS ET RÉCRIMINATIONS.
Les phonographes, pendant ces explications, s'étaient tus; la querelle avait pris fin...
«Je vous soupçonne, ma chère Estelle, fit Georges, de garder encore contre la science les mêmes préventions que ma mère. Vous voyez pourtant qu'elle a du bon!... Grâce à elle, on peut vivre en parfaite mauvaise intelligence sans s'arracher quotidiennement les yeux!... Si vous voulez, quand nous serons mariés, lorsque nous aurons à nous disputer, nous prendrons aussi des phonographes?
—C'est entendu,» répondit Estelle en riant.
Estelle, ayant trouvé le document qu'elle cherchait, laissait la pièce consacrée aux scènes de ménage et regagnait le hall du secrétariat.
«Ma chère Estelle, lui dit Georges, vous venez de voir une des plus heureuses applications du phonographe; il y en a d'autres encore: ainsi, ma mère a pu me faire entendre le premier cri jeté par moi à mon arrivée sur cette terre et recueilli phonographiquement par mon père... Ainsi nous avons le premier vagissement de l'enfant surpris à la naissance en cliché phonographique, de même que nous pouvons garder de la même façon, pour les réentendre toujours, à volonté, les derniers mots d'un parent, les dernières recommandations d'un ancêtre à son lit de mort... Le hasard m'a mis, ces jours-ci, à même d'apprécier une autre application toute différente, mais aussi heureuse... Il faut que je vous conte cela... Vous savez que notre ami Sulfatin, l'homme de bronze, nous donnait, depuis quelque temps, des inquiétudes par ses surprenantes distractions? J'ai la clef du mystère, je connais la cause de ces distractions: Sulfatin se dérange tout simplement; la science n'a plus son cœur tout entier!