Pendant des années, il ne connut pas le repos. A notre époque, si le corps a le repos des nuits—après les longues veillées, bien entendu,—l'esprit enfiévré ne peut s'arrêter et, machine trop bien lancée, il continue le travail pendant le sommeil. On rêve affaires, on dort un sommeil cahoté dans le perpétuel cauchemar du travail, des entreprises en cours, des besognes projetées...
«Plus tard! Je n'ai pas le temps!... Plus tard!... Quand j'aurai fait fortune!» se disait La Héronnière lorsque des aspirations au calme lui venaient par hasard.
A plus tard les distractions! à plus tard le mariage! La Héronnière se plongeait davantage dans l'étude et le travail pour arriver plus vite à son but.
Mais lorsqu'il toucha enfin ce but: la fortune, la brillante fortune, qui devait lui permettre toutes les joies si longtemps repoussées, l'opulent Adrien La Héronnière était un quadragénaire sénile, sans dents, sans appétit, sans cheveux, sans estomac, échiné jusqu'à la doublure, usé jusqu'à la corde, capable tout au plus, avec bien des précautions, de végéter encore quelques années au fond d'un fauteuil, dans un avachissement complet du corps, aux dernières lueurs d'un esprit vacillant qu'un souffle peut éteindre. Ce fut en vain que les sommités de la Faculté, appelées à la rescousse, essayèrent, par les plus vigoureux toniques, de redonner un peu de vigueur à ce vieillard prématuré, de galvaniser cet infortuné millionnaire; tous les systèmes essayés ne produisirent guère que des mieux passagers et ne réussirent qu'à enrayer un tout petit peu l'affaiblissement.
C'est alors que Sulfatin, ingénieur médical des plus éminents, esprit audacieux cherchant l'au delà de toutes les idées et de tous les systèmes connus, entreprit de reprendre en sous-œuvre l'organisme prêt à s'écrouler et de rebâtir l'homme complètement à neuf.
LA GOUVERNANTE LE PROMENAIT DANS UN PETITE VOITURE.
Par traité débattu et signé, moyennant une série de primes fortement ascendantes augmentant par chaque année gagnée, il s'engagea à faire vivre son malade et à lui rendre pour le moins les apparences de la santé moyenne au bout de la troisième année. Le malade se remettait entièrement entre ses mains et s'engageait, sous peine d'un énorme dédit, à suivre complètement et intégralement le traitement institué. La Héronnière, après avoir vécu quelque temps dans une couveuse inventée par le docteur-ingénieur Sulfatin, assez semblable à celle dans laquelle on élève, pendant les premiers mois, les enfants trop précoces, commença lentement à renaître; Sulfatin lui avait donné d'abord pour gouvernante une ancienne infirmière en chef d'hôpital qui le traitait comme un enfant, l'alimentait au biberon, le promenait dans une petite voiture sous les arbres du parc Philox-Lorris et rentrait le coucher lorsque le bercement du véhicule l'avait endormi. Lorsqu'il put remuer et marcher sans trop de difficultés, Sulfatin lui fit abandonner la petite voiture et permit quelques sorties. C'était déjà un joli résultat.
«Si ce diable de Sulfatin me prolonge vingt ans, je suis absolument ruiné! gémissait parfois La Héronnière.
—Soyez tranquille, disait Sulfatin; dans cinq ou six ans, lorsque vous serez suffisamment rétabli, je vous permettrai de rentrer un peu dans les affaires, légèrement, à petites doses mesurées, et vous rattraperez les primes que vous aurez à me payer... Mais, vous savez, obéissance absolue, ou je vous abandonne en touchant le dédit, le fameux dédit!