Les officiers de l'escadre aérienne, faisant virer leurs hélicoptères, regagnèrent rapidement leurs postes; on vit aussi une nuée d'éclaireurs torpédistes à marche accélérée s'élancer en avant, en décrivant une sorte d'éventail dans le ciel, et disparaître bientôt, perdus dans les lointaines vapeurs. Derrière, les grosses aéronefs, sur une seule et immense ligne dont les intervalles s'élargissaient de plus en plus, de façon à embrasser le plus possible d'horizon, marchaient plus lentement, toutes prêtes à pivoter sur un point au premier signal, dès que l'escadrille ennemie serait aperçue.
Les forces terriennes, pendant ce temps-là, s'étaient ébranlées aussi; un train spécial du tube transporta quelques bataillons de mitrailleuses jusqu'au trentième kilomètre, où le tube était censé coupé par des éclaireurs ennemis.
Le premier contact était pris; les éclaireurs torpédistes aériens ou bicyclistes terriens repoussés, l'ennemi fut signalé en train de se concentrer à 16 kilomètres de là. Aussitôt les bombardes roulantes électriques, arrivant par les routes de terre à 10 h. 45, commencèrent l'attaque en refoulant les bombardes ennemies.
Toute la journée fut employée en manœuvres aussi savantes d'un côté que de l'autre. L'ennemi avait eu le temps de se couvrir en semant des torpilles à blanc qui, dans une guerre, eussent causé des pertes énormes. Il fallait donc avancer prudemment, les éventer autant que possible et tourner les obstacles. Les mitrailleurs, divisés en petites sections, se faufilaient en profitant de tous les mouvements de terrain, portant leurs petits réservoirs à bras, les officiers et sous-officiers en avant, fouillant l'horizon avec leurs lorgnettes et calculant les distances. Dès qu'une section arrivait à bonne portée, c'est-à-dire à 4 kilomètres d'un ennemi visible, chaque homme vissait son tube-fusil aux embouchures mobiles du réservoir et on ouvrait le feu.
L'artillerie chimique, à 10 kilomètres en arrière de la ligne d'attaque, tirait sur les points que les éclaireurs à hélicoptères venaient leur signaler. L'artillerie tirait au jugé, bien entendu, en se repérant sur la carte, le but, toujours placé à 12 ou 15 kilomètres pour le moins, restant forcément invisible pour elle. Dans une vraie guerre, elle eût couvert les points indiqués par les éclaireurs de ses terribles explosifs ou d'obus à vapeurs délétères.
L'escadre aérienne resta invisible pendant toute la journée. Vers le soir, le corps de défense remporta quelques avantages marqués, mais on s'aperçut que l'ennemi avait adroitement dissimulé un mouvement tournant sur la droite et qu'en somme cette première journée lui était favorable.
Cependant le général commandant avait laissé une réserve de cinq batteries du 8e chimistes avec le bataillon médical offensif tout entier à Châteaulin pour couvrir la ville, et nous allons voir que cette sage précaution ne fut pas inutile. La batterie de Georges Lorris faisait partie de cette réserve. Le jeune homme put recevoir sa fiancée et ses amis, et les installer dans un bon hôtel en belle situation sur la colline dominant tout le cours de la rivière. Il offrit à déjeuner à Estelle au campement des chimistes, un vrai déjeuner militaire, où les convives n'avaient pour sièges que des caisses de torpilles et d'explosifs divers.
DÉJEUNER SUR LE CHAMP DE BATAILLE.
Dans l'après-midi, voyant qu'il pouvait disposer d'un peu de temps après une revue du matériel, il prit une aéronef et mena ses amis voir l'engagement; mais, comme on ne put approcher trop près de peur de tomber dans les mains de l'ennemi, on ne vit pas grand'chose; à peine, sur l'immense terrain découvert, quelques groupes d'individus minuscules filant le long des haies et, çà et là, quelques flocons de fumée aussitôt dissipée dans l'air.