—Plus quelques petites choses, pour compenser les frais très sérieux... Je reprends! Voici ce qu'ils diront, les historiens: Il sut prélever la dîme de l'intelligence et vint, apportant la richesse en notre belle province, fonder une illustre maison, planter l'arbre seigneurial dont les rameaux s'étendent aujourd'hui si largement, abritant nos têtes sous leur ombre, et contribuer puissamment au relèvement des principes d'autorité et des saines idées de hiérarchie sociale trop longtemps ébranlées par nos révolutions..... Voilà! ainsi se fonde la nouvelle aristocratie!»

Et M. Pigott avait raison.

Sur les ruines bientôt déblayées de l'ancien monde, une aristocratie nouvelle se fonde. Que devient l'ancienne? Les vieilles races en décadence semblent fondre et disparaître de jour en jour avec plus de rapidité. Nous voyons leurs descendants appauvris, éloignés par la défiance des masses des affaires publiques, peu aptes à la pratique des sciences, impropres aux grandes affaires industrielles et commerciales, tirer la langue dans leurs châteaux délabrés, qu'ils ne peuvent entretenir et réparer, ou végéter dans de misérables petites places sans ouvertures d'avenir.

Leurs terres, leurs châteaux, et leurs noms mêmes avec, s'en vont à la nouvelle aristocratie, aux seigneurs des nouvelles couches, aux Crésus de la Bourse, enrichis par l'épargne des autres, aux notabilités de la grande industrie ou de la productive politique, et, à côté de ces illustres débris heureux d'obtenir de maigres emplois en des bureaux de ministère ou d'usine, où le sang actif des anciens chevaucheurs croupit dans une stagnation lamentable, nous voyons tels grands industriels, gigantesques coffres-forts, planter le drapeau de Plutus sur les anciens domaines de l'ex-noblesse, reconstituer peu à peu les vastes fiefs d'autrefois sur des bases plus solides.

Quelques exemples, en outre de celui fourni par le milliardaire Pigott:

Le célèbre marquis Marius Capourlès, fondateur d'une centaine d'usines, organisateur de syndicats accaparant toutes les féculeries et distilleries d'une immense région. Avec ses bénéfices, dont il sait à peine le compte, Marius Capourlès a peu à peu aggloméré un noyau de vastes domaines comprenant l'étendue d'un département et récemment érigés en marquisat. Ajoutons bien vite que, parmi les simples petits commis d'une de ses agences, Marius Capourlès compte un duc authentique, descendant des rois de Sicile et de Jérusalem, et trois ou quatre pauvres diables couverts de blasons, dont les pères ont eu terres et châteaux, gardé, casque en tête, des marches de frontières et arrosé de leur sang tous les champs de bataille de l'ancienne France.

M. ARTHUR PIGOTT.

M. Jules Pommard est non moins célèbre que le marquis Marius. Lancé sur le terrain giboyeux de la politique, M. Jules Pommard n'est pas de ceux qui restent bredouilles. Il a eu des hauts et des bas; accusé jadis de trafics et de malversations, mais amnistié par le succès, il s'est, après avoir purgé quelques petites condamnations, taillé dans sa province un véritable petit royaume où il tient tout, dirige tout, commande à tous et plane sur tous du haut de sa sereine majesté d'homme arrivé, qu'encadre noblement un grand château historique ayant fait partie du domaine royal, château dont il compte bien faire porter le nom à ses héritiers.

Voici une illustration plus haute encore, M. Malbousquet, autre grand industriel, roi du fer et prince de la fonte, maître et possesseur de formidables établissements métallurgiques, propriétaire de tubes et de nombreuses lignes d'aéronefs, à la tête de trois cent mille ouvriers et du plus titanique outillage qu'il soit possible de rêver, immense réunion d'engins terrifiants, grinçant, tournant, virant, frappant, hurlant effroyablement en des usines monstres, colossales cités de fer aux architectures étranges, où les marteaux-pilons géants s'élèvent comme d'extraordinaires monuments mobiles et féroces, parmi des ouragans de vacarmes métalliques et des tourbillons d'âcres fumées, au-dessus de rouges fournaises attisées par des cohues d'hommes hâves et demi-nus, roussis, grillés et charbonneux.