—Déplorable! s'exclama un des messieurs, situation inquiétante! Il n'y a plus de sécurité pour les nations avec ces continuels progrès de la science! Le ministère de la Guerre accable le budget, il réclame sans cesse des crédits supplémentaires pour création de nouveaux engins pour croisières aériennes de surveillance... S'il nous faut maintenant nous défendre contre des invasions de miasmes, au risque de paraître blasphémer, je me permettrai de déplorer ces incessants et désolants progrès de la science...

—Ne blasphémez pas! la science poursuit toujours sa marche en avant, s'écria Philox Lorris; au point de vue militaire, nous sommes en train de clore l'ère barbare des explosifs et des produits chimiques aux effets de plus en plus effroyables... Le dernier mot du progrès de ce côté vient d'être dit, et c'est, messieurs, la maison Philox Lorris qui l'a prononcé. On ne pourra trouver mieux que les engins et produits que nous mettons actuellement en circulation... La collision entre la république de Costa-Rica d'Amérique et la Danubie vous le démontrera. Je suis heureux de cette occasion de les expérimenter... Vous allez voir, messieurs, une belle guerre! Mes explosifs sont réellement supérieurs à tout comme effet et comme facilité d'emploi. Tenez, je me fais fort, avec une simple pilule de mon produit, de faire sauter très proprement une ville à 20 kilomètres d'ici... Facilité, simplicité, propreté! Pfuit! c'est fait! L'explosif idéal vraiment!... C'est, je vous le répète, le dernier mot du progrès! Hâtons-nous de le prononcer et cherchons autre chose...

—Il nous va donc falloir encore une fois réformer notre matériel et notre approvisionnement? Vous m'épouvantez! Et notre budget déjà si terriblement lourd!

—Monsieur le ministre des Finances, c'est le progrès! Mais tranquillisez-vous. Je me fais fort de vous trouver mieux, beaucoup mieux que tout cela, avant deux ans!

—Comment! Mais alors il nous faudra encore recommencer dans deux ans?

«PLUS D'EXPLOSIFS, DES MIASMES!»

—Sans doute!... Mais attendez et ne maudissez pas la science! Je vous disais que l'ère des explosifs touchait à sa fin... Nous avons eu l'ère du fer, le temps des chevaliers enfermés dans leurs carapaces, chargeant, la lance en avant, ou tapant comme des sourds, à coups de masses d'armes, de pommes de lourdes épées; ensuite, l'ère de la poudre, le temps des canons lançant d'abord assez maladroitement boulets et obus; puis l'ère des explosifs divers, des produits chimiques meurtriers et des engins perfectionnés, portant la destruction à des distances de plus en plus longues; ce temps-là touche à sa fin, la guerre chimique est usée à son tour! Faut-il vous révéler le sujet de mes recherches actuelles, l'affaire à laquelle je vais exclusivement me consacrer dès que nous aurons réglé celle qui fait l'objet de notre réunion? Le temps me semble venu de faire la guerre médicale! Plus d'explosifs, des miasmes! Nous avons déjà commencé, vous le savez, puisque nous comptons dans nos armées un corps médical offensif, pourvu d'une petite artillerie à miasmes délétères; mais ce n'est qu'un essai, un timide essai!... Notre corps médical offensif n'a encore servi à rien de bien sérieux... Et pourtant, l'avenir est là, messieurs! De tous côtés, les savants cherchent; l'affaire de la migranite, cette indisposition à laquelle personne n'a pu échapper, en est une preuve: la migranite nous a été envoyée par une nation étrangère... Avant peu, on ne se battra pas autrement qu'à coups de miasmes! Je vais poursuivre mes recherches dans le plus grand secret, et, avant deux ans, je transforme définitivement l'art de la guerre! Plus d'armées, ou du moins n'en aura-t-on que juste ce qu'il faut pour recueillir les fruits de l'action du corps médical offensif! Supposons-nous en état de guerre avec une nation quelconque: je couvre cette nation de miasmes choisis, je répands telle ou telle combinaison de maladie qu'il me plaît, et l'armée auxiliaire du corps médical n'a qu'à se présenter et à imposer à cette nation couchée sur le flanc, tout entière malade, les conditions de la paix... C'est simple, c'est facile et c'est humanitaire! Messieurs, j'en suis certain d'avance, ce n'est pas comme chimiste, c'est comme philanthrope que l'avenir m'appréciera...

UNE GOUTTE D'EAU VUE AU MICROSCOPE: 590,000 MICROBES ET BACILLES!