—Quelle tristesse! dit Jehan.
—D'ailleurs, comment s'en tirer sans dommage, avec toutes les bandes qui courent le pays? fit un des paysans. Si ce sont des soldats du roi, ils nous disent: «Donne ta vache, bonhomme, il faut bien que nous mangions!» Si ce sont des routiers anglais ou bourguignons, ils prennent la vache, nous étranglent à moitié et nous assomment aux trois quarts en nous appelant: Chiens d'Armagnac! Et c'est grande chance quand ils ne mettent pas le feu à la grange et à la maison! Hélas, quand verrons-nous la fin de tant de misères? On parle tout bas de miracles et de prodiges qui l'annoncent, mais en attendant il faut se sauver dans les bois.
—Et vous, mon garçon, reprit le vieux, où allez-vous?
—A Compiègne.
—On disait Compiègne pris par les Anglais.
Devant Compiègne.
—Que non pas! Les trêves venant d'être rompues avec le duc de Bourgogne, Anglais et Bourguignons sont devant Compiègne, mais pas dedans! La ville est forte... Il paraît aussi que Jehanne, la Pucelle d'Orléans qui s'est faite chef de guerre et bat l'Anglais à chaque rencontre, avec l'épée de l'archange saint Michel, dit-on, marche pour délivrer Compiègne comme elle a délivré Orléans l'an dernier. J'y vais donc aussi et ne serai pas le dernier à cogner sur l'ennemi...
—Allez et bonne chance! mais faites attention sur votre route, observez bien les gens, défiez-vous de tout... Descendez sur le Valois pour ne pas tomber dans les bandes de routiers, évitez Creil qui vient d'être pris par les Anglais, passez par Senlis qui est aux gens du roi Charles VII.
—Bonne chance aussi dans vos bois, gardez-vous bien, et bon espoir tout de même!