Il marchait d'un pas rapide tout en surveillant soigneusement sa route, en tournant, par crainte de mauvaise rencontre, autour des villages dont l'aspect morne et silencieux ne lui disait rien de bon. La nuit venait, les seules fumées visibles à l'horizon n'étaient pas celles d'honnêtes cheminées où chauffe la soupe du soir, mais bien des traînées sombres d'incendies mal éteints. Le silence de la plaine était lugubre, rompu seulement par des croassements de corbeaux qui passaient en vols nombreux, rasant les terres ou passant sur les collines, comme mis en humeur par tous ces tragiques bouleversements.
Jehan pénétra dans un clos.
—Et souper? fit tout à coup Jehan. J'oubliais de souper? Voilà des heures et des heures que je marche, je vais, je cours, je tourne, il me semble que j'ai bien gagné mon souper!... Mais ça ne me le donne pas... Où trouverai-je bien mon souper? Je ne vois rien de mangeable dans tous ces champs... l'herbe répugne à mon estomac, il me faut des choses plus succulentes... voyons, voyons?
Il allait d'un champ à l'autre, la tête baissée, sans découvrir autre chose que cette herbe qu'il avait en dédain.
—Des carottes, bombances et festins!
—Ah! fit-il, voilà un hameau tout près d'ici, avançons, j'ai plus de chances de trouver quelque chose... mais prudence et méfiance, un œil sur les maisons et un œil dans les jardins... Assez misérable, ce hameau... bien sûr je n'y dois pas chercher rôtisseries et cabarets... Ne parlons de ces choses... Bon, rien ne remue par là... Avançons toujours... interrogeons ce clos... Bonté divine, des navets! Dieu du ciel, des carottes! Par mon saint patron, des oignons! je suis sauvé, je vais faire bombance! au souper! au souper!
Par une haie éventrée, Jehan pénétra dans le clos à l'aspect abandonné, où se distinguaient dans l'ombre du soir plusieurs vagues carrés de plantes. Vivement il se pencha sur le sol et arracha quelques légumes tout en continuant à monologuer. Jehan, on a pu le remarquer, était bavard; il aimait à formuler ses moindres pensées avec des mots et à défaut d'auditeurs il causait et discutait avec lui-même; à l'occasion aussi, on l'a vu, il se cherchait querelle, se morigénait, se disait des choses désagréables, parfois un peu dures, qu'il entendait sans se fâcher, malgré son mauvais caractère.
—Carottes, bon! jeunes, tant mieux, plus tendres!... Navets... jeunes, tant pis, fades!... Voyons, voyons, j'ai aperçu oignons, pourtant?... non, c'est poireaux... Contentons-nous-en... Encore carottes... ah? excellent, succulent, raves? je l'avais dit, festin! noces de prince! banquet royal?... C'est assez, pas d'excès, ne retombons pas dans le vice... Gourmandise, fi! Mais prenons déjeuner pour demain... pas gourmandise cela, mais sagesse, prudence!...