Tout à fait réveillé, avec mille précautions pour ne pas faire crier le foin, il se tourna sur les coudes et glissa peu à peu jusqu'à une ouverture où l'argile manquait entre les poutrelles du plancher et risqua un regard par l'ouverture.

Les routiers se trouvaient juste en dessous, assis ou couchés en cercle dans la paille, les uns éclairés en plein par la lune, les autres tout à fait dans l'ombre, taches noires à peine visibles dans le noir, mais sur lesquelles un rayon de lune, passant par un imperceptible trou du chaume, venait çà et là mettre une tache brillante, faire étinceler l'acier d'un corselet, ou le pommeau d'un poignard.

—Combien sont-ils? se demandait Jehan s'efforçant de les compter. Un, deux, trois, quatre... cette cotte de maille qui brille à gauche, cinq, à côté, six, oh, les yeux de celui-là, sept, ça fait sept... un nez là-bas que frappe la lune, un grand diable de nez en bec d'oiseau qui ne me dit rien de bon; ils sont huit! Rien à faire qu'à se sauver, s'il y a moyen...

Évasion.

C'était vraiment une bande de sacripants que ces huit routiers que les yeux de Jehan, s'habituant à la demi-obscurité, arrivaient à distinguer plus ou moins. Des gaillards de sac et de corde, faces patibulaires, glabres ou mal rasées, sombres figures du Midi et nez crochus s'allongeant hors d'une barbe hérissée, sous des salades ou bassinets de formes diverses. Costumes de guerre ayant fait déjà nombreuses campagnes, gambisons de cuir matelassé, brigantines, surcots où brillaient les clous de cuivre maintenant la doublure de plaques d'acier, corselets de fer, hauberts de mailles rouillées. Les armes aussi étaient variées, les routiers avaient à portée de la main quelques arbalètes, des vouges et des fauchars. Redoublant de précautions, Jehan se retourna sur le dos pour examiner son grenier à foin. Il ne fallait pas songer à se sauver par en bas, était-il possible de trouver une issue par en haut, dans le chaume? Jehan poussa un soupir de satisfaction, la lune lui montrait le chemin. Son grenier avait une espèce de lucarne à cinq ou six pieds au-dessus du plancher, il s'agissait de se hisser par là sur le toit de chaume et de se laisser couler ensuite dans le clos.

—C'est simple, il n'y a qu'à ne pas descendre du côté où cette bande de malandrins pourrait m'apercevoir dans le clair de lune, il n'y a qu'à ne pas faire le moindre bruit en sautant, et surtout à ne pas se casser une patte ou se fouler bêtement le pied! Et ne perdons pas de temps, car il pourrait leur prendre l'idée de venir s'allonger sur mon lit de foin, où l'on est plus au chaud qu'en bas...

—Il y a des rats là-haut!

Doucement, bien doucement pour ne pas faire crier la paille ou le bois, Jehan se glissa vers la lucarne. Ses bras pourraient l'atteindre, mais passerait-il, n'était-elle pas trop étroite? Il se hissa à la force du poignet, oui, il pouvait passer, c'était juste, mais suffisant. Il allait enjamber la lucarne lorsqu'il se ravisa. Il oubliait son bâton ferré. Comment se défendrait-il, s'il tombait plus loin sur quelque routier?