Le voyageur circulaire n'a pas à regretter ses pas, car cette place fait un beau fond de tableau; il y a quelques vieilles maisons, une prison bien rébarbative, aux fenêtres formidablement quadrillées de barreaux de fer, un Hôtel de ville tout neuf et par-dessus les toits rouges, la masse sombre de l'église Saint-Nicolas.

Ces onze cents habitants se sont fait bâtir un nouvel hôtel de ville dans le beau style ogival flamand—on restaure et on construit beaucoup en Belgique, de très importants monuments, et toujours dans le style national.—Donc, pas si endormis dans la tristesse, les habitants de Dixmude. Leur Hôtel de ville est pourvu d'un joli beffroi en avant-corps, avec bretèche ouverte, comme au Moyen-Age pour parler au peuple dans les grandes occasions, tumultes ou autres. Dans la Dixmude moderne, ces occasions doivent être rares. L'ensemble s'arrange très bien, avec un pignon Renaissance à gauche, le pignon sévère de la prison à droite et Saint-Nicolas, comme repoussoir en arrière.

Saint-Nicolas, vaste église à grosse tour gothique, est l'écrin sombre et rugueux d'un joyau de pierre follement sculpté, fouillé, tarabiscoté et fanfreluché sur toutes les lignes et sur toutes les coutures, en gothique tout ce qu'il y a de plus fleuri, fantastique dentelle pétrifiée ou guipure de pierre arrangée en jubé devant le chœur.

Le jubé de Dixmude est célèbre et mérite sa réputation, ses arcs en anse de panier, se doublent et se triplent de moulures festonnées et refestonnées, qui se découpent en trilobes, se relèvent et s'avancent en pointe pour porter des statuettes nombreuses; c'est extraordinairement compliqué et flamboyant, en contraste avec les lignes un peu rudes de l'église.

En tournant à l'extérieur de Saint-Nicolas, on peut voir sur des carrefours étroits des porches sous de hauts fenestrages, et une petite place arrangeant très pittoresquement de vieilles maisons avec un petit marché au poisson, en avant de l'abside et des pignons des nefs latérales.

Les petites rues n'offrent guère autre chose; de vieilles maisons bordent le canal, un superbe moulin de bois tourne à deux pas de la Grand'Place, mais il y a le béguinage. Ah! si la ville semble plongée dans le sommeil, le béguinage, petite cité dans la cité, bien enclose dans une enceinte particulière, c'est le royaume du Silence. Tout y semble figé et endormi depuis des siècles. Petits murs bordant les jardins, petites maisons entourant une petite place, petite église vieille, vieille, qui semble ratatinée et courbée vers le sol, petites ruelles tournant autour, tout est en briques peintes en blanc, avec une bordure de peinture noire en bas, soulignant tous les angles.

Pas un bruit, pas un souffle. Ce béguinage de petite ville, c'est du silence dans le silence: le feuillage des jardinets oserait-il remuer si le vent soufflait? Le ciel est bleu, il y a du soleil sur ces briques blanchies, ce n'est pas triste. Une forme noire passe sans bruit, lentement, c'est une béguine encapuchonnée, une bonne petite vieille trottinant doucement sous la cape de sa mante, une figure ronde et rose, mais toute plissée de rides, le menton et le nez tendant à se rejoindre. On lui donnerait plusieurs centaines d'années, elle doit dater de la fondation du béguinage, et peut-être est-ce Sainte Begga elle-même, fondatrice de l'ordre des Béguines, en tournée de surveillance.

DIXMUDE.—LE BÉGUINAGE.