Entre le Greffe et l'Hôtel de ville, se glisse, sous une voûte, recouverte d'un charmant petit pignon, la ruelle de l'Ane-Aveugle, si jolie, si connue, presque autant que le canal du Pont des Soupirs, à Venise; elle débouche sur un point non moins connu, motif pittoresque devant lequel il y a toujours des chevalets de peintres dressés, des albums ouverts et des boîtes d'aquarelles en fonctions, le canal passant derrière le Palais du Franc, avec les pignons de l'arrière-façade se mirant dans l'eau calme, où le lent sillage des cygnes coupe et recoupe les reflets tremblotants des architectures de tous les tons de rouge, sombres ou clairs.
Ces cygnes si poétiques, qui glissent majestueusement sur tous les canaux de Bruges, c'est, faut-il le dire, un remords qui surnage à travers les siècles, un «Souviens-toi» imposé à la ville à perpétuité, après le meurtre, par les bourgeois, révoltés contre Maximilien, de l'Ecoutête Pierre Lanchals, dont la tombe est à Notre-Dame. Le cygne expiatoire a été choisi parce que Lanchals signifie en flamand long col.
C'est sur ce côté que se trouvent les restes intéressants, bâtiments crénelés, pignons et tourelles, du Palais des Comtes de Flandre, plusieurs fois détruit, et reconstruit au quinzième siècle.
Aux trois villes principales, Gand, Ypres et Bruges, qui constituaient les trois membres des Etats pour traiter des affaires de la Flandre, il avait été adjoint un quatrième membre, le Franc de Bruges, c'est-à-dire le bourgeois du dehors, chargé des intérêts des autres villes et des châtellenies. Le Palais des Comtes de Flandre devint le Palais du Franc, ou de la juridiction des magistrats du dehors. C'était un superbe édifice qui complétait bien l'ensemble de la Place, avec une tour faisant pendant à une autre disparue aussi, à l'angle du Saint-Sang, comme on le voit sur le plan de 1562, façade remplacée pendant le dix-huitième siècle, qui fut avec la moitié du dix-neuvième, une malheureuse époque pour l'art brugeois.
Dans ce Palais du Franc, aujourd'hui Palais de Justice, il y a la fameuse cheminée de l'ancienne salle Echevinale, vaste composition décorative des plus touffues, se reliant aux panneaux latéraux, où se voit au-dessus de l'histoire de la chaste Suzanne dans les quatre compartiments d'une frise en albâtre, une somptueuse décoration d'écussons, de trophées et de médaillons autour d'une statue de l'Empereur Charles-Quint, qu'accompagnent quatre autres belles statues des aïeux de l'Empereur, lignes paternelle et maternelle, Maximilien d'Autriche et Marie de Bourgogne, Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille.
En face du Palais du Franc, se trouve le Marché au poisson, avec le pignon d'une charmante petite maison et le tournant du canal du Rosaire. Toujours des vues bien connues, le quai du Rosaire et les vieilles maisons trempant directement dans l'eau qui semble dormir, des architectures rouges, grises, des verdures encadrant quelque joli détail, et tout à l'arrière-plan, la chapelle du Saint-Sang et ses annexes, dominées par le Beffroi.
Il n'y a qu'à se laisser aller le long de l'eau ou par les petites rues: le groupe des grandes églises est tout près. Notre-Dame, c'est la haute flèche aiguë qui porte une couronne à mi-hauteur. Sous la tour colossale soutenue de gros contreforts, s'abrite un portail du quinzième siècle, toute petite construction en hors-d'œuvre, pourvue d'un toit par-dessus sa balustrade. Cela s'appelait le portail du Paradis, c'est aujourd'hui le baptistère. A côté, en dehors des grilles, on a élevé récemment un petit monument gothique dédié à la Vierge, tout à fait charmant de lignes.
BRUGES.—CHEVET DE L'ÉGLISE NOTRE-DAME.