Enfin, toutes les mesures prises pour s’assurer la possession tranquille de sa capitale, ayant pourvu à tout et fait partir des cavaliers accompagnés de hérauts et de trompettes pour annoncer une amnistie générale par tous les quartiers, et semer en outre des billets imprimés la veille à Saint-Denis, promettant l’oubli des choses «passées et advenues» depuis les troubles, défendant la recherche de quelque personne que ce fût, même des Seize, pour tous faits de guerre civile, et portant l’engagement du roi de vivre dans la religion catholique, Henri IV se dirigea vers la cathédrale avec un certain nombre de gentilshommes marchant autour de lui, les uns à pied, les autres à cheval au milieu de la multitude accourant de toutes les rues.
En avant du groupe royal, pour fendre la foule, marchait une troupe de cinq ou six cents gendarmes qu’on avait fait descendre de cheval, armés de toutes pièces, c’est-à-dire avec cuirasses, brassards et cuissards, le pot en tête, traînant la pique basse «en signe de victoire consentie volontairement» disent les Mémoires historiques de Palma Cayet.
Seuls, dans cette foule traversée par le cortège guerrier, quelques vieux ligueurs restaient silencieux, n’en pouvant croire ni leurs yeux, ni leurs oreilles. Était-ce bien le Béarnais maudit qui marchait en maître dans la citadelle de l’Union, dans la ville encore idolâtre des Guises si peu de temps auparavant, était-ce lui qui s’avançait vers la vieille cathédrale d’où si souvent de solennelles prières pour son anéantissement s’étaient élevées vers le ciel?
Quand cette superbe troupe déboucha sur le parvis au son des trompettes et clairons, les grosses cloches et le bourdon de Notre-Dame ébranlaient les airs de leur formidable carillon d’allégresse, dominant toutes les acclamations et le bruit des trompettes et des clairons.
Au grand portail, le roi mit pied à terre. Il n’y avait là, pour le recevoir, aucun des grands dignitaires de l’Église, l’évêque de Gondi, le doyen et les principaux chanoines étaient loin de Paris; les prélats, les abbés et les moines qui, naguère, défilaient à la place des piquiers royaux, la cuirasse sur le froc et la hallebarde en main, se tenaient enfermés en leurs couvents. L’archidiacre Dreux, lequel dans la nuit mourut subitement des suites du saisissement ressenti, dit-on, et quelques prêtres vinrent au-devant du roi, le crucifix en main et le haranguèrent avec un reste de mauvaise humeur, souhaitant que «Dieu le rendant bon roi, il pût avoir un bon peuple».
—Je rends grâces et loue Dieu infiniment des biens qu’il me fait, répondit le roi, en baisant la croix que les prêtres lui présentaient, les reconnaissant en si grande abondance, principalement depuis ma conversion à la religion catholique, apostolique et romaine, en laquelle je proteste, moyennant son aide, de vivre et de mourir. Quant à la défense de mon peuple, je m’y emploierai toujours et jusqu’à la dernière goutte de mon sang et dernier soupir de ma vie. Quant à son soulagement, j’y ferai tout mon pouvoir et en toutes sortes, dont j’appelle Dieu et la Vierge sa mère à témoin.
Le roi entra dans l’église et pénétra dans le chœur jusqu’au grand autel devant lequel on le vit s’agenouiller et se recueillir quelque temps dans un grand silence.
Enfin, il était à Paris! Quelles réflexions devaient traverser la tête de ce soldat qui, après tant de fatigues et de dangers, se trouvait aujourd’hui vraiment le maître de ce royaume si chaudement disputé, après tant de ruines accumulées, de cadavres amoncelés, de changements et de bouleversements parmi les choses, les hommes et les sentiments!
Ces réflexions les assistants, devant la grandeur du spectacle et l’importance de l’événement, entrevoyant la fin des luttes religieuses, les faisaient également, et aussi la foule qui s’amassait dans l’église et sur le parvis, à travers laquelle des bruits de prodiges couraient déjà. La prière silencieuse du roi terminée, soudain éclatèrent les chants et les orgues pour le Te Deum d’actions de grâces qui acheva de remuer tous les cœurs.
Quand le roi sortit de Notre-Dame, il eut, pour gagner le Louvre, à traverser une foule encore plus serrée qu’à l’arrivée, tout Paris descendant à la Cité pour le voir. On n’apercevait partout qu’écharpes blanches; toutes les fenêtres sur le passage, du haut en bas des maisons, étaient garnies de gens de toute qualité poussant les mêmes acclamations joyeuses.