Le jour, tous ces gueux dormaient dans leur refuge ou mendiaient par les rues; la nuit venue, ils rôdaient en quête de mauvais coups à faire. On raconte que des passants attardés traversant le pont étaient tout à coup saisis aux jambes par les malandrins embusqués dans leurs cachettes sous la passerelle, dépouillés en un clin d’œil et jetés à la Seine. Le Pont-Neuf commençait bien, il avait ses voleurs avant d’être achevé.
En 1598 Henri IV, délivré de ses grands soucis, ordonna la reprise des travaux. Il était temps d’en finir, les autres ponts n’en pouvaient plus, on n’osait plus faire passer les gros charrois sur le pont au Change, et il ne restait pour charrettes et voitures que le pont Notre-Dame.
En 1599, on parvint à terminer toute la partie sur le petit bras et l’on se mit aussitôt avec ardeur aux piles du grand bras. Il fallait beaucoup d’argent, on le trouva en faisant d’abord contribuer les provinces de Bourgogne, Champagne, Picardie et Normandie, sous prétexte qu’elles avaient intérêt à l’achèvement du pont pour le passage de leurs marchandises, et ensuite en affectant aux travaux le produit d’un impôt sur le vin des bourgeois de Paris, impôt destiné primitivement à doter la ville de nouvelles fontaines.
En 1603, les travaux étaient assez avancés pour que l’on pût, au moyen de passerelles établies sur les arches non terminées et de planches jetées sur les derniers vides, traverser le Pont-Neuf dans toute sa longueur. Les Parisiens qui attendaient leur grand pont avec impatience se risquaient volontiers à tenter le passage et plus d’un s’était rompu le col en chavirant du haut de ces planches dangereuses sur les piles ou dans la rivière.
Le Béarnais voulut opérer de la même façon la traversée du fameux Pont, on lui objecta les accidents arrivés précédemment aux imprudents. «Ceux-là n’étaient pas rois!» répondit-il, et le 20 juin 1603, il passa le Pont-Neuf du quai des Augustins au Louvre.
ANCIEN MASCARON DU PONT-NEUF
Il fallut encore trois années de travail complètes pour achever en son entier le Pont-Neuf. En 1607, tout était terminé, la physionomie de la cité se trouvait profondément modifiée. Les deux piles de Bussy et de la Gourdaine, avant-garde de la grande île, n’existaient plus, elles avaient été taillées, régularisées, rehaussées et soudées à la Cité, de façon à constituer au milieu du Pont-Neuf un terre-plein qui divisait celui-ci en deux parties.
Le quai méridional de l’île, quai des Orfèvres, allant du Pont-Neuf au pont Saint-Michel, exécuté sous Henri III, avait son pendant par un quai sur l’autre côté dit quai du Grand Cours d’eau, de l’Horloge ou des Morfondus, allant du Pont-Neuf au pont au Change.