Dans la grande presse, des gens se trouvaient mal de chaleur et d’autres criaient presque écrasés, enfin les barrières furent rompues et le flot de la foule gagna les tables du festin. Malgré les efforts des gens du roi, dans ce tumulte inouï, les survenants, par derrière, poussaient toujours ceux des premiers rangs. A la table royale la dame de Coucy s’évanouit, et la reine Isabeau était sur le point de faire comme elle, si bien qu’il fallut briser une verrière au-dessus de sa tête pour faire entrer un peu d’air.
Enfin, sous une secousse violente de la foule, l’une des tables du côté de la Grande chambre du Parlement fut renversée, dames et demoiselles en grands atours n’eurent que le temps de se lever pour n’être pas jetées à terre parmi la vaisselle et les débris des mets. Dans ce désarroi général il était impossible de songer à continuer festins et jeux dramatiques. On y renonça, le roi se leva de table pour se retirer, avec princes et princesses, ce qui ne put se faire qu’à grand’peine dans l’horrible presse.
Bien des dames à demi étouffées durent se faire porter à leurs hôtels en ville, d’autres demeurèrent au Palais. La reine et la plus grande partie des dames, en litières ou sur leurs palefrois, escortées de la foule brillante des seigneurs, s’en allèrent en un cortège de plus de mille chevaux, par les ponts surchargés, par les rues grouillantes de populaire en fête, gagner l’hôtel Saint-Paul, tandis que le roi s’embarquait à la pointe des jardins du Palais et s’y faisait conduire en un bateau pavoisé.
Les fêtes continuèrent à l’hôtel Saint-Paul, dans la grande cour duquel avait été construite pour la circonstance une très haute salle de charpente parée d’étoffes magnifiques. On y festina plus tranquillement plusieurs jours de suite, on y dansa la première nuit jusqu’à l’aube.
Dans des lices préparées devant Sainte-Catherine du Val des Ecoliers, entourées de loges et de hourds charpentés pour la reine et les dames, qui vinrent là «chacune en très grand arroi» se donnèrent des joutes brillantes qui durèrent trois jours. Elles furent un peu gênées par la poussière le premier jour, il était venu tant de chevaliers de tous les pays, la foule des chevaux était si grande que bien des détails du tournoi étaient perdus dans cette «grande poudrière». Aussi, pour y obvier, fit-on venir aux secondes joutes deux cents porteurs d’eau, qui arrosaient le champ entre chaque course. Le roi qui était très «chevalereux» prit une part brillante au tournoi.
La ville de Paris fit en cette occasion de superbes présents au roi, à la reine, ainsi qu’à la nouvelle épousée du duc de Touraine, frère du roi, plus tard duc d’Orléans, cette douce et malheureuse Valentine de Milan, qui avait fait sa première entrée à Paris en même temps qu’Isabeau. C’étaient coupes, nefs d’or, grands flacons, plats et pots d’or, lampes d’argent, écuelles et tasses d’argent, etc...
Quarante bourgeois des plus notables, vêtus d’un drap tout pareil, les offrirent au roi en sa chambre, sur une litière portée par deux hommes «appareillés comme hommes sauvages». Les présents destinés à la reine lui furent amenés par d’autres bourgeois parés de même, en une litière portée par deux hommes costumés l’un en ours, l’autre en licorne, tandis qu’une troisième litière était conduite chez la duchesse de Touraine par deux Sarrasins au visage noirci.
Mais le temps de la catastrophe approchait. Les événements funestes devaient se suivre rapidement, la tentative d’assassinat de Pierre de Craon sur le connétable de Clisson, l’insolation qui frappa Charles VI déjà malade, près du Mans, pendant la marche de l’expédition entreprise contre le duc de Bretagne pour venger ce meurtre, la démence du roi, sa première guérison, puis le terrible bal des hommes sauvages ou des Ardents, où le roi faillit périr avec cinq compagnons, sous un déguisement d’étoupes de lin dans lequel ils étaient cousus, et qui prit feu aux torches des valets.
Aux obsèques célébrées à Notre-Dame des quatre jeunes seigneurs brûlés vifs en cette fête, le roi fut repris subitement d’un accès de sa frénésie et retomba dans cette démence intermittente qui devait le tenir misérable et impuissant toute sa vie, avec de courtes périodes de lucidité.
Alors commencèrent les longues luttes entre le duc d’Orléans et le duc de Bourgogne qui devaient amener la mort de l’un et de l’autre, les guerres entre Armagnacs et Bourguignons. Pendant des années la guerre civile tourne autour de Paris, ou sévit dans la ville gagnée au parti de Bourgogne. Le duc Jean sans Peur s’appuie sur la démagogie, sur les bouchers, sur les écorcheurs de Caboche et en bien des journées sinistres les Cabochiens se font massacreurs, égorgent par la ville ou dans les prisons les malheureux signalés comme Armagnacs.