Il y avait aussi un rocher figurant le Pinde, garni d’un orchestre de divinités chantant agréablement et comme intermèdes des défilés de chars divers de toutes formes, de bêtes fabuleuses, de géants de carton et d’animaux vivants. Pour cette immense cavalcade, des sommes folles avaient été dépensées, aussi bien par ceux qui figuraient dans les cortèges que par les invités des tribunes, mais quel succès que ces trois jours de fête, de passes d’armes courtoises, de courses de quintaine et bagues, au fracas des musiques, des arquebusades sur la place et de deux cents canons tonnant à la Bastille! Journées joyeuses, terminées chaque soir par un défilé du cortège interminable à travers la ville, à la lueur des lanternes. Superbe occasion de désordres dans le turbulent Paris d’alors, et pourtant, à quelques bousculades près, tout se passa bien «sans qu’il en résultât d’autres accidents que deux incendies».

Mais la destinée de la place Royale n’était pas seulement de servir de champ clos à des luttes réglées comme des menuets, elle devait revoir des rencontres assez semblables à celles des Mignons et des Guisards au temps du marché aux chevaux des Tournelles. Tous ces galants à grandes flamberges qui promenaient leurs panaches sous les arcades avec mille politesses et mille gracieusetés pour les dames rencontrées, tous ces raffinés d’honneur, ces seigneurs pimpants et piaffants avaient aussi l’amour des belles estocades. Leurs rapières n’étaient pas seulement pour battre leurs talons, elles sortaient facilement du fourreau à la moindre occasion, pour une querelle, sérieuse ou anodine, pour une rivalité quelconque, pour un mot, pour un coup d’œil de travers, pour un regard de dame intercepté, ou pour rien, «pour le plaisir»!

La manie des duels, en quinze ans sous Henri IV, avait coûté la vie à sept ou huit mille gentilshommes. Il y avait pourtant des défenses formelles, des édits sévères, mais les survivants de ces combats en étaient quittes pour se mettre quelque temps à l’abri des officiers de justice et pour solliciter, une fois l’affaire assoupie, des lettres de rémission.

Richelieu arrivé au pouvoir renouvela les prohibitions d’Henri IV et résolut par des exemples sévères de couper court à cette rage de combats singuliers. L’un de ces plus enragés parmi ces enragés duellistes, le comte de Bouteville-Montmorency, exilé à Bruxelles pour quelques rencontres où il avait couché ses adversaires sur le carreau, faisait demander vainement au roi de rapporter l’ordre d’exil. Provoqué à Bruxelles par le marquis de Beuvron, parent du comte de Thorigny, un de ses derniers adversaires, Bouteville déclara qu’il se battrait à Paris en pleine place Royale et en plein jour.

Il prend la poste, rentre à Paris et le 12 mai 1627, dans l’après-midi, à l’heure du beau monde, apparaît place Royale avec son adversaire et les seconds, qui vont, selon la vieille coutume, s’entrégorger également. Bouteville amène le comte des Chapelles et la Berthe, Beuvron est accompagné de Briquet et de Bussy d’Amboise, lequel, malade depuis deux semaines, sortait du lit avec la fièvre pour venir estocader aux côtés de son ami.

Il y a foule sur la place; aussitôt qu’on les reconnaît, galants cavaliers et belles dames font le cercle et voilà les six adversaires aux prises. Bouteville et Beuvron après avoir ferraillé furieusement et s’être désarmés successivement, se réconcilient tout à coup, mais pendant ce temps, des Chapelles tue le pauvre Bussy. Les archers du guet, accourus au bruit, ont de la peine à fendre la foule, ils arrivent juste pour voir les survivants sauter sur des chevaux et s’efforcer de mettre du terrain entre eux et le cardinal bafoué.

C’est à cette occasion que Mᵐᵉ de Sévigné dut de perdre son père, le baron de Chantal, quelques mois à peine après son entrée en ce monde dans l’hôtel de la place Royale. Le baron avait aidé à la fuite des duellistes: poursuivi lui-même, il dut fuir à son tour et se réfugia chez son ami le comte de Toiras, gouverneur de l’île de Ré; il y périt l’an d’après au moment du siège de la Rochelle; les Anglais venant secourir la cité protestante débarquèrent dans l’île et le baron de Chantal fut tué dans le combat.

Bouteville et des Chapelles couraient sur la route de Lorraine, Beuvron et Briquet galopaient vers un port de mer pour gagner l’Angleterre. Les deux premiers se laissèrent rattraper à Vitry-le-Brûlé. On les ramena à Paris et le 21 juin 1627, le grand cardinal ayant repoussé inflexiblement toutes les sollicitations, ils furent décapités sur la place de Grève. A propos de «l’accident qui est arrivé à M. de Bouteville», écrit le cardinal dans une lettre, «pour couper les

LE DUEL DE BOUTEVILLE-BEUVRON, SUR LA PLACE ROYALE, EN 1627