LE BUREAU DES MARCHANDES-LINGÈRES, 6, RUE COURTALON

Après avoir couvé quelques années dans quelques premières tentatives d’organisation du crédit, tentatives qui n’avaient réussi ou semblé réussir que grâce à une série de mesures obtenues de l’État alors acculé à la banqueroute et gémissant sur ses coffres vides, la fièvre chaude de la spéculation s’était complètement emparée de Paris en 1719. Le financier écossais Law était passé dieu.

Bel homme et beau joueur, ayant couru déjà mille aventures de tout genre, desquelles il avait toujours su se tirer, même quand elles avaient abouti à la prison, ce banquier audacieux fut jeté par le hasard dans les débauches du duc d’Orléans et se trouva ainsi à même de convertir la Régence à ses plans financiers, à son fameux Système d’organisation du crédit. Ce joueur effréné allait attirer la France entière, à demi folle, dans l’immense tripot de la rue Quincampoix.

Malgré l’opposition et les remontrances du Parlement, l’hostilité de d’Argenson, le Système triomphait. La Banque générale fondée par le financier écossais devint la Banque royale et ouvrit l’émission à jet continu d’actions sur lesquelles les premiers bénéfices éblouirent la foule. On se rua bientôt sur tous les papiers de la banque, billets, actions, promesses d’actions. La compagnie universelle des Indes et les autres affaires de la banque, les fermes et les monopoles accaparés par elle, fournirent l’occasion d’émissions d’actions, jetées par séries successives à la tête des spéculateurs.

Plus d’argent, plus d’or, rien que du papier, des actions par centaines de mille montées bientôt à des taux formidables, des millions de billets sur lesquels on se livrait à un agiotage sans frein. Paris, la France, l’Europe sont infestés. Le cœur de Paris, de la France et du monde bat rue Vivienne où sont les bureaux de la Banque et rue Quincampoix, quartier général des financiers.

A la voir aujourd’hui cette pauvre rue Quincampoix, sombre et triste, voie tortueuse et assez misérable, où ne passe plus personne, étouffée qu’elle se trouve entre la vieille rue Saint-Martin et le jeune boulevard Sébastopol, pourrait-on se douter qu’à un certain moment elle fut le camp de la finance, le centre des affaires. Ses grandes maisons, noires aujourd’hui et bien délaissées par le luxe, laissent apercevoir à peine quelques traces de leur fortune d’antan, quelques sculptures ou ornements rocaille. Entre les deux grandes artères voisines si vivantes et si bruyantes, son silence, sa tristesse marquent davantage sa déchéance. Antérieurement au système, la rue Quincampoix était déjà vouée au commerce de l’argent, le bureau des Merciers, siège d’une importante corporation, était à l’entrée en face de la petite église Saint-Josse et proche de la Chambre des assurances maritimes; il y avait des banquiers, des courtiers, des juifs surtout, des usuriers et tripoteurs agiotant sur les traites et les billets de l’État, tombés considérablement à la fin du règne du grand Roi. La rue avait donc ses habitués, quand débuta l’affaire du système, elle se vit envahie tout à coup par des hordes d’agioteurs de toutes les classes sociales.

Pendant toute l’année 1719, une foule tumultueuse s’y étouffait aux heures marquées pour le trafic, une foule enragée de l’âpre passion de la spéculation s’y ruait sur les papiers de la Compagnie, pendant que chez le Régent, les plus grands seigneurs de France et jusqu’à des mandataires des souverains étrangers sollicitaient des souscriptions privilégiées aux émissions. A la fin de 1719 il y avait un milliard de billets du système sur le marché.

La fortune était folle et la démence s’emparait de toutes les classes sociales. De la corne d’abondance de la déesse aux yeux bandés, à la roue prestigieuse, des millions pleuvaient, lancés à tort et à travers sur la foule. Du soir au matin des situations sociales changeaient du tout au tout, tel richard du matin se trouvait tombé à la misère le soir, et tel qui s’éveillait misérable se voyait le soir possesseur de quelques millions... en papier. Ceux qui savaient réaliser à temps et quitter le tripot avec leurs bénéfices achetaient terres et châteaux, vendus par des gens empressés de courir en porter le prix rue Quincampoix.