Cette Lutèce gallo-romaine, il nous est plus facile de nous la figurer que la petite Lutèce gauloise; quatre siècles de vie romaine en avaient fait une jolie ville décorée de vrais monuments, blanche et riante dans sa ceinture mouvante, si limpide alors.

L’empereur Julien l’appelle sa chère Lutèce; il y a passé quelques-unes des saisons de loisir que pouvaient lui laisser et tous les soucis de l’empire, et les armées à conduire contre les Francs et les Germains,—ce nouveau péril s’élevant à l’horizon de la ville latine. Il vint en 358 et 359, après sa victoire sur les Germains dans les plaines d’Argentoratum (Strasbourg), s’y reposer au milieu de ses amis lettrés et philosophes, et il a tracé de la ville et de la vie qu’il y menait un intéressant croquis:

«Je me trouvais pendant un hiver à ma chère Lutèce (c’est ainsi qu’on appelle dans les Gaules la ville des Parisiens); elle occupe une île au milieu d’une rivière: des ponts la joignent aux deux bords. Rarement la rivière croît ou diminue: telle elle est en été, telle elle demeure en hiver: on en boit volontiers l’eau très pure et très riante à la vue. Comme les Parisiens habitent une île, il leur serait difficile de se procurer d’autre eau. La température de l’hiver est peu rigoureuse, à cause, disent les gens du pays, de la chaleur de l’Océan, qui n’en étant éloigné que de neuf cents stades, envoie un air tiède jusqu’à Lutèce: l’eau de mer est en effet moins froide que l’eau douce. Par cette raison, ou par une autre que j’ignore, les choses sont ainsi. L’hiver est donc fort doux aux habitants de cette terre; le sol porte de bonnes vignes; les Parisii ont même l’art d’élever les figuiers en les enveloppant de paille de blé comme d’un vêtement, et en employant les autres moyens dont on se sert pour mettre les arbres à l’abri de l’intempérie des saisons.»

LE CLOS DE LAAS ET LE PALAIS DES THERMES

Ces figuiers que les Parisii savaient protéger contre les rigueurs de l’hiver sont encore cultivés de la même façon sur un point des environs de Paris, à Argenteuil, où, souvenir plus ancien, sur les hauteurs dominant la Seine et l’immense plaine parisienne, un dolmen recouvre les os de quelque chef parisien préhistorique.

Le palais où ces lignes furent écrites par l’empereur existe encore, il n’était point dans l’île, car déjà Lutèce avait débordé sur les rives, couvrait de naissants faubourgs le débouché des voies romaines de la rive droite et se doublait presque d’une seconde ville sur la rive gauche.

Le grand palais romain si longtemps enfoui et méprisé, aujourd’hui annexe de notre musée de Cluny, était construit depuis une cinquantaine d’années peut-être lorsque Julien, vers 356, y résidait. Il présentait un très grand développement et bien des parties, les plus importantes probablement, ont dû se perdre sous les constructions élevées au moyen âge à leurs dépens. Ces superbes voûtes romaines, ces salles majestueuses que nous admirons enchâssées dans la verdure d’un beau jardin, précieuses reliques servant elles-mêmes de reliquaire à tant de joyaux du passé, disparaissaient naguère sous un amas de maisons serrées, de bicoques accrochées aux vieilles pierres, entassées sur les reins des voûtes, heureusement d’une solidité à toute épreuve. Des salles étaient à peu près bouchées par les décombres, d’autres défigurées, éventrées, misérables, servaient de caves, écuries ou remises, à une foule de petites industries.

PARIS MÉROVINGIEN.—LA POINTE DE LA CITÉ