L’AMENDE HONORABLE DES HUISSIERS DU CHATELET AUX AUGUSTINS
Le malheureux prévôt fut obligé de dépendre son criminel et de donner un baiser sur la bouche du cadavre, puis de s’en aller à pied à Avignon se faire relever de l’excommunication.
Encore en 1408, le même fait se reproduisit; deux écoliers voleurs et assassins ayant été, pour crimes patents, condamnés et pendus par le prévôt de Paris, l’Université réclama hautement et menaça encore de fermer les Écoles; finalement le prévôt de Paris fut condamné à répéter la réparation de son devancier, à s’en aller détacher les deux écoliers du gibet où ils se balançaient depuis quelque temps déjà et à faire en signe d’amende honorable le simulacre de leur donner un baiser sur la bouche. Il dut ensuite placer les deux cadavres sur un char drapé de noir et les conduire processionnellement, prêtres et religieux en tête, suivis de tous les archers de la prévôté, jusqu’au Parvis Notre-Dame pour les présenter à l’évêque de Paris, puis de là au couvent des Mathurins, pour les remettre au recteur de l’Université qui fit inhumer les deux assassins dans l’église des Mathurins.
En 1440, un maître de théologie nommé Aimeri, poursuivi pour quelque méfait, ayant cru pouvoir recourir au droit d’asile de l’église des Grands-Augustins, les huissiers ou sergents du Châtelet violèrent cet asile; ils entrèrent dans le couvent de haute lutte et enlevèrent le délinquant malgré la vive résistance opposée par les moines. L’un de ceux-ci, par malheur, resta sur le carreau.
Grande rumeur au pays latin, les Augustins firent agir l’autorité ecclésiastique, l’Université réclama énergiquement et reprit sa grande menace de fermeture des Écoles. Elle obtint satisfaction; suivant arrêt du prévôt de Paris, les sergents envahisseurs Jean Bayard, Gillet Rolland et Guillaume de Besançon vinrent pieds nus, en chemise et un cierge à la main, suivis de tous les huissiers du Châtelet, faire à genoux trois solennelles amendes honorables devant les religieux Augustins et les dignitaires de l’Université, au Châtelet d’abord, ensuite au couvent sur le lieu du meurtre et sur la place Maubert, après quoi ils furent bannis. En témoignage de leur victoire, les Augustins firent encastrer dans le mur extérieur de leur couvent sur le quai un bas-relief représentant l’amende honorable des huissiers[C].
Les assemblées générales de l’Université se tenaient depuis les premiers jours dans l’église Saint-Julien le Pauvre, bientôt trop étroite pour la foule universitaire. C’est là que, suivant ordonnance de Philippe le Bel, le prévôt de Paris venait, tous les deux ans, prêter serment d’observer et de faire observer les privilèges des maîtres et des écoliers. Les élections des dignitaires, des délégués de la faculté des arts pour la nomination du recteur, et l’élection du recteur se faisaient également dans l’église hospitalière, et non quelquefois sans dommage pour elle, car elles étaient souvent troublées par des disputes graves, dégénérant vite en bousculades et en batailles, au cours desquelles, plus d’une fois, de turbulents écoliers enfoncèrent les portes et firent dans l’église d’importants dégâts.
La foire du Landit ouvrant chaque année au mois de juin entre le village de la Chapelle et celui de Saint-Denis, sur le territoire de l’abbaye de Saint-Denis, fut bien souvent le théâtre de désordres occasionnés par les écoliers.
L’Université entière, maîtres et élèves, avait pour coutume de s’y rendre en une immense procession, longue troupe bruyante de quinze ou vingt mille étudiants, dont l’avant-garde était déjà au champ de foire quand, disait-on, le recteur n’avait pas encore quitté Saint-Julien le Pauvre ou les Mathurins.
Les écoliers arrivés au Landit officiellement, avec leurs professeurs, pour s’approvisionner de livres et de parchemins, se répandaient ensuite dans le champ de foire aux mille échoppes et tentes, parmi l’innombrable affluence de gens de toute sorte, marchands et taverniers, bourgeois et artisans, ribaudes et malandrins; et se laissaient aller dans la cohue, dans la licence de la fête, à bien des tentations.
Aux écoles de droit du clos Bruneau, on n’enseignait alors que le droit ecclésiastique; le droit civil en ce temps où la coutume avec son extraordinaire variété régnait seule, ne constituant pas encore une science régulière. Ces écoles, trop à l’étroit dans leur maison originaire, l’avaient vendue pour mieux s’installer à côté. Au XVIᵉ siècle, Robert Estienne, fondateur de la dynastie des Estienne, ces illustres imprimeurs, établit son imprimerie dans la vieille maison des décrétales, à l’enseigne de Saint-Jean-Baptiste et aussi de l’olivier, la marque de ses livres. On raconte qu’il avait pour coutume d’accrocher aux vitrages de sa maison sur la rue, les épreuves corrigées des livres en cours d’impression, pour que les doctes passants, escholiers et professeurs, pussent les lire. Il y avait une prime pour qui signalait une faute oubliée. François Iᵉʳ, protecteur des lettres, et en particulier protecteur d’Estienne qu’il avait nommé imprimeur royal pour le grec, vint plus d’une fois faire visite à l’officine de l’imprimeur-éditeur, d’où sortaient tant de savantes éditions et de beaux livres illustrés.