[Note 389: ][ (retour) ] Les deux mémoires de Champagny, avec leurs annexes et les lettres d'envoi à l'Empereur, sont conservés aux archives nationales, A. F. IV, 1688. À cette époque, M. de Champagny avouait à Tolstoï, qui continuait de lui exprimer ses craintes au sujet de la Silésie, que l'Empereur nourrissait «de plus vastes plans». Tolstoï à Roumiantsof, 12-22 février 1807. Archives de Saint- Pétersbourg.

À l'aide de ces travaux, l'Empereur se mettait en mesure de mieux discuter avec Alexandre, lorsque l'heure serait venue, les conditions du démembrement et de la conquête. En même temps, il avisait aux moyens d'adoucir pour la Russie l'amertume d'un délai qui entrait de plus en plus dans ses combinaisons. S'il ne revenait pas avec elle sur le partage, se contentant d'avoir jeté dans l'esprit du Tsar une grande espérance et attendant de savoir l'effet qu'elle y aurait produit, il se montrait, sur les autres questions, disposé à la complaisance. Employant avec la Russie tous les modes de communication, s'adressant par lettres à l'empereur et verbalement à Tolstoï, il composait son langage à l'un et à l'autre suivant la différence de leurs passions et de leur caractère.

C'était une tâche malaisée que de rassurer Tolstoï et de guérir ses défiances. L'ambassadeur résistait à toutes les séductions. Vainement l'Empereur l'attirait-il dans sa société privée; vainement cherchait-il toutes les occasions de le distinguer et de lui faire honneur: le Russe restait sombre, inquiet, préoccupé. Dans sa conduite, il prenait le contre-pied de tout ce qu'eût désiré Napoléon. Au lieu de voir une «société qui fût dans l'esprit du gouvernement [390]», il cherchait toujours au faubourg Saint-Germain des consolations aux déboires que lui causait la partie officielle de sa mission; on eût dit qu'il prenait à tâche de se lier avec les personnes les moins agréables au souverain; auprès d'elles, il perdait sa froideur, devenait aimable: il alla jusqu'à être amoureux de madame Récamier, à l'instant où l'Empereur disait «qu'il regarderait comme son ennemi personnel» tout étranger qui fréquenterait le salon de cette dame [391]. Pourtant, Napoléon ne lui tenait pas rigueur de tels procédés; désespérant de le ramener par des prévenances, il essaya à la fin de le raisonner et sentit la nécessité de quelques concessions, au moins apparentes, à la politique personnelle de l'ambassadeur.

[Note 390: ][ (retour) ] Caulaincourt à l'Empereur, 13 janvier 1808.

[Note 391: ][ (retour) ] Nouvelles et on dit de Pétersbourg du 18 août 1808: «On dit M. de Tolstoï amoureux de madame Récamier.» Voy. les Souvenirs de madame Récamier, publiés par madame Lenormant, I, 90.

Jusqu'alors, il ne lui avait promis l'évacuation de la Prusse que conditionnellement, si la Russie se retirait des Principautés; il s'était efforcé surtout de lui inculquer la patience, en la lui montrant la première vertu de son nouvel état: «Vous n'êtes pas diplomate, lui disait-il, vous voulez faire marcher les affaires comme les brigades et les régiments; vous voudriez les faire aller au galop; elles doivent être bien mûries [392].» Vers la fin de février, son langage devient plus affirmatif; il se dit à la veille d'évacuer la Prusse, parle spécialement de rendre à Frédéric-Guillaume sa capitale; il laisse même Daru signer à Berlin un projet d'arrangement financier. Il proteste aussi devant Tolstoï contre toute idée de rétablir la Pologne, assure qu'il évacuera le grand-duché aussitôt que la saison lui permettra de déplacer ses troupes: en juillet au plus tard, ajoute-t-il, tout sera si bien terminé, réglé, entre la France et la Russie, que les deux cours n'auront plus à échanger une explication avant quatre ou cinq ans [393].

[Note 392: ][ (retour) ] Tolstoï à Roumiantsof, 25 janvier-6 février 1807, Archives de Saint-Pétersbourg.

[Note 393: ][ (retour) ] Tolstoï à Roumiantsof, 8-20 février 1808. Archives de Saint-Pétersbourg. Cf. le rapport adressé le 19 mars de Pétersbourg à la cour de Prusse par le major Schœler, qui avait reçu connaissance des dépêches de Tolstoï. Hassel. 406.

À l'empereur Alexandre, il ménage de plus positives satisfactions. Il lui fait réitérer par Caulaincourt l'offre de la Finlande et l'engage à prononcer l'annexion de cette province: c'est un acompte qu'il lui accorde sur de plus vastes conquêtes, un moyen qu'il lui donne de calmer les impatiences de l'opinion et de traverser l'épreuve redoutable du printemps. Pour occuper et engager de plus en plus les Russes dans le Nord, il les entretient de sa coopération, annonce que le corps de Bernadotte est en marche, qu'il est entré dans le Holstein, et que, sous peu de jours, si la saison le permet, vingt mille Français avec dix mille Danois vont entamer la péninsule Scandinave par le Sud, tandis que les Russes l'aborderont par le Nord, et mettre Stockholm entre deux feux [394]. Il consacre effectivement quelques soins à cette opération combinée [395], sans cesser d'observer avec une attention croissante l'Espagne, où il attend les événements qui vont lui donner le signal d'intervenir.

[Note 394: ][ (retour) ] Instruction à Caulaincourt, citée par ce dernier en extrait dans son rapport n° 27, 9 avril 1808.