[Note 402: ][ (retour) ] Caulaincourt à l'Empereur, 5 avril 1808.
[Note 403: ][ (retour) ] Id. Caulaincourt poussait parfois la minutie dans ses informations jusqu'à reproduire mot pour mot, à la suite de ses rapports, les propos qui s'échangeaient dans les salons de Pétersbourg. Nous citons l'une de ces conversations prises sur le vif; on peut la rapprocher de certaines scènes où l'auteur de La guerre et la paix, avec la puissance évocatrice de son talent, fait parler la société russe de cette époque.
«Il y a eu une grande discussion chez le grand chambellan Narischkine sur la Finlande. «Je suis Russe, a dit le mari; quand je vois que l'empereur met pour toujours Pétersbourg à l'abri d'une insulte et qu'il réunit à son empire ce que notre grande Catherine n'osait même espérer, je suis content; cela doit nous faire espérer d'autres avantages.» La femme, qui est une commère, reprit: «Voilà notre chère grande-duchesse vengée de ce petit roi de Suède (Gustave IV avait autrefois brusquement rompu un projet de mariage avec une fille de Paul Ier). «Que la France nous donne ces provinces turques, que tous nos jeunes gens reviennent de l'armée et que nous ayons la paix; alors, si quelqu'un se plaint encore de l'Empereur, il devrait le chasser de la cour. Ces Anglais, ils nous ont toujours laissés là, ils ne pensent qu'à eux.» Quelques personnes plaignirent la Suède, disant tout bas que la France laissait prendre à la Russie ce qu'elle ne pouvait l'empêcher d'acquérir, mais qu'on verrait qu'elle ne lui laisserait pas les provinces turques. Voilà le dernier retranchement des mécontents, mais leur nombre est beaucoup diminué.
«La princesse Serge Galitsyne (jeune et jolie, qui a été à Paris et ne voyait que des artistes et des savants) a dit au ministre de Danemark: «Vous voilà province française! vous verrez ce qu'il vous en coûtera. L'Espagne peut vous servir d'exemple.»--«Il valait mieux recevoir les Anglais, n'est-ce pas»? reprit le ministre de Danemark, «ils ont si bien secondé leurs alliés.....»
«Madame Golovine, chez laquelle cela se passait, s'est aussi mêlée de la conversation dans le sens de la princesse; de part et d'autre on s'est dit de gros mots: «Vous parlez sans cesse de votre admiration pour l'Empereur, même de votre attachement pour lui», dit le ministre, à la fin, à la princesse, «croyez-vous que cette manière de penser soit d'accord avec vos sentiments? L'anglomanie vous a tourné la tête, vous n'êtes plus Russe.»--«Je sépare l'Empereur de tout ce qui se fait, répondit-elle; il est dupe de l'empereur des Français et de son ambassadeur qui nous gouverne; on lui jette de la poudre aux yeux comme à vous; on nous aveugle avec la Finlande, mais on verra avant peu que c'est tout ce qu'on veut nous donner. C'est là que j'attends tous nos amateurs de nouveautés...» Nouvelles de Pétersbourg du 12 au 15 avril 1808.
Une première déception suspendit ce mouvement. Se fondant sur les communications réitérées de l'Empereur, Alexandre et son ministère croyaient fermement et avaient laissé entendre autour d'eux que notre passage en Scanie allait se produire, que cette coopération faciliterait l'entière soumission de la Finlande et permettrait de plus audacieuses entreprises. Aussi bien, Bernadotte s'était avancé avec son corps jusqu'au point du Holstein le plus rapproché de l'archipel danois; c'était de là qu'il devait s'élancer à l'attaque des provinces méridionales de la Suède. Toutefois, si Napoléon, se conformant à ses promesses, avait envoyé au maréchal tout un plan d'offensive, il ne l'avait autorisé qu'éventuellement à en faire usage. Considérant la pointe en Scanie comme une simple diversion destinée elle-même à en favoriser une autre, celle que les Russes tenteraient contre Stockholm et les parties centrales du royaume, il y regardait à plusieurs fois avant d'engager témérairement ses troupes au delà de la Baltique et de risquer quelques-unes de ses divisions pour une cause qui ne l'intéressait point directement. Il avait donc recommandé à Bernadotte de n'agir qu'à coup sûr et en multipliant les précautions: le maréchal devait franchir les détroits et entrer en Suède, mais seulement au cas où les Danois lui fourniraient assez de troupes pour rendre infaillible le succès de l'opération [404]. Naturellement circonspect, Bernadotte interpréta de tels ordres dans le sens le plus restrictif; il ne fit passer dans les îles qu'une avant-garde, puis, rencontrant chez les Danois peu d'empressement et apprenant l'arrivée dans la Baltique de quelques frégates anglaises, avant-garde d'une escadre, il interrompit tout à fait sa marche et ne bougea plus de sa position continentale.
[Note 404: ][ (retour) ] Corresp., 13672.
Connu très vite à Pétersbourg, cet arrêt y produisit la plus fâcheuse impression; on soupçonna à tort un contre-ordre de l'Empereur, et l'on y vit un premier signe de duplicité. Nerveuse et mobile à l'excès, l'opinion se reprit aussitôt; on venait à nous, on s'arrêta, et quelques symptômes de recul se manifestèrent. Alexandre lui-même parut affecté, et ce fut au milieu de l'émoi causé par cet incident qu'éclata la nouvelle du départ de l'Empereur pour Bayonne; la France se laissait décidément attirer vers le Sud-Ouest, lorsqu'on s'était attendu, d'une part, à la voir s'acheminer au Nord et, de l'autre, aider la Russie à déborder sur l'Orient.
«Voilà donc l'Empereur parti, dit Alexandre à Caulaincourt; le moment où je pouvais m'absenter de Pétersbourg avec le moins d'inconvénient passera, et rien ne sera fini. Je n'avais cependant pas pris la moitié du compas; je faisais les trois quarts du chemin pour que quelques jours pussent suffire à l'Empereur et qu'il eût la facilité de s'occuper après de ses autres affaires. Celles de Turquie sont aussi importantes; qui sait ce que les Turcs vont faire? Pour complaire à l'Empereur, je n'ai jamais profité d'aucun de mes avantages contre eux. Maintenant, il ajourne tout sans rien décider. Qu'en arrivera-t-il [405]?...» Et il refusa de subordonner à notre assentiment la reprise des hostilités; il n'agirait pas encore, disait-il, retiendrait ses troupes aussi longtemps que possible, si les Turcs n'attaquaient point, mais n'entendait pas se lier les mains et se réservait de fixer lui-même les bornes de sa condescendance.
[Note 405: ][ (retour) ] Rapport de Caulaincourt du 20 avril 1808.
La communication des lettres de Sébastiani produisit sur lui un effet contraire à celui que l'on s'en était promis; il releva dans leur contenu un esprit de défiance envers la Russie et demanda si la France, en lui faisant lire ces dépêches, n'avait point voulu le préparer à un changement de système [406]. Il s'étonnait surtout de ne point savoir si l'Empereur adhérait à la note Roumiantsof, s'il admettait la part que la Russie s'était faite, et cette incertitude lui pesait. Comme toujours, Roumiantsof se montrait plus explicite, plus pressant que son maître; il accentuait les plaintes, soulignait les reproches, réclamait une réponse catégorique: «L'Empereur, disait-il, ne peut pourtant nous oublier tout à fait entre Paris et Madrid [407].» Quant à la société, son retour en arrière était complet: elle s'était remise dans une position d'hostilité et de combat.
[Note 406: ][ (retour) ] Caulaincourt à Champagny, 6 mai 1808.
[Note 407: ][ (retour) ] Caulaincourt à l'Empereur, 28 avril 1808.