[Note 27: ][ (retour) ] Dépêche du 9 décembre 1806, Archives des affaires étrangères, Vienne, 379.
Dans le même moment, par une coïncidence remarquable, c'était vers l'Autriche que se portaient les regards de la Russie, son principal espoir et l'effort de sa politique. Comme Napoléon, Alexandre Ier sentait le besoin d'une grande alliance. Depuis Austerlitz, il ne croyait plus que ses forces, si imposantes qu'elles fussent, pussent suffire par elles-mêmes à contre-balancer la valeur de nos troupes, le génie et la fortune de leur chef. La Prusse, réduite à quelques lambeaux de territoire, ne lui offrait plus qu'un concours insignifiant: il ne s'agissait plus de combattre avec elle, mais pour elle, et quelque ardeur que mît Alexandre à la secourir et à la venger, il hésitait parfois à affronter seul une campagne plus redoutable que les précédentes, où l'enjeu ne serait plus seulement le prestige des armes russes, mais l'intégrité de l'empire et la conservation des conquêtes antérieures. Il sentait vaguement que si l'Autriche, seule en état de lui fournir une assistance efficace, ne saisissait point cette occasion de s'unir à lui et de compléter l'accord européen, il serait forcé, tôt ou tard, de traiter avec nous, d'écouter Napoléon, toujours disposé à négocier séparément avec ses adversaires, d'isoler l'intérêt russe de l'intérêt général et de sauvegarder le premier aux dépens du second. Répugnant encore à ce parti, il espérait se l'épargner en triomphant diplomatiquement à Vienne, et toute la force persuasive de son gouvernement s'employait à obtenir la coopération de l'Autriche. Il semblait donc que l'Autriche, par sa situation et la position respective des belligérants, tînt entre ses mains le sort de l'Europe, celui des rapports futurs entre la France et la Russie; en se portant vers l'une ou vers l'autre, elle prolongerait la lutte, en changerait le caractère et les chances; son abstention pourrait amener les deux adversaires, hésitant devant un combat corps à corps, à se rapprocher et à s'entendre.
II
Tandis que Napoléon faisait porter à l'Autriche par un nouvel ambassadeur, le général Andréossy, ses explications et ses offres, Alexandre Ier comptait tout d'abord, pour déterminer son ancienne alliée, sur son représentant auprès d'elle, le comte Razoumovski, diplomate remuant, bien posé à Vienne, agissant sur la cour par la société. Néanmoins, la gravité des circonstances parut comporter une mission extraordinaire; on la confia à un personnage dont le nom se trouve mêlé à toutes les luttes de ce temps. Le Corse Pozzo di Borgo était allé chercher jusqu'à Pétersbourg un terrain où combattre librement contre son glorieux compatriote, devenu pour lui un ennemi abhorré; il s'était fait Russe, et c'était en cette qualité qu'il menait aujourd'hui sa guerre contre Napoléon, et devait rendre plus tard à la France accablée de précieux services. L'empereur Alexandre, remarquant en lui des talents hors de pair, le jugea propre à activer la plus importante négociation que la Russie eût alors à conduire.
Adroit, audacieux, profondément dévoué à la cause qu'il avait embrassée, Pozzo savait mettre «l'intrigue au service des principes [28]»: dans sa manière de traiter, il apportait une verdeur de langage et de pensée qui pourrait avoir raison de la débilité autrichienne; il excellait à déchirer les voiles, à préciser les situations, à montrer le parti qu'elles commandaient; il ne ménageait point les vérités hardies à ceux mêmes qu'il voulait convaincre et servir; il fut souvent le confident de la coalition, il n'en fut jamais le courtisan. Avec cela, fort connu à Vienne, possédant à fond le personnel mondain et diplomatique de cette résidence, il pourrait mettre à profit ses relations cosmopolites pour concerter ses attaques avec celles des autres représentants, et paraissait mieux que quiconque à même de porter la parole au nom de l'Europe tout entière. Enfin, la haine qui stimulait son ardeur naturelle, son âpre envie de réussir, semblaient le meilleur garant de son succès: on ne crut mieux faire que de confier à l'adversaire personnel de Napoléon le soin de déterminer le mouvement tournant qui devait surprendre l'Empereur abordé de front par les Russes et mettre en péril sa fortune aventurée.
[Note 28: ][ (retour) ] Victor Cherbuliez, Revue des Deux Mondes du 1er mai 1890.
Pozzo arriva à Vienne le 13 décembre, peu de jours après Andréossy. Il apportait une longue missive du général baron de Budberg, ministre des affaires étrangères de Russie, pour le comte Stadion; il apportait deux lettres de l'empereur Alexandre, l'une pour l'empereur François, l'autre pour l'archiduc Charles, dont l'avis passait pour décisif en tout ce qui concernait l'emploi des armées autrichiennes. La première était conçue en termes pressants et solennels: «Le sort du monde, disait le Tsar à François Ier, dépendra en grande partie de la résolution que Votre Majesté va prendre [29].» La seconde était un appel flatteur à l'intervention de l'archiduc, auquel on voulait ouvrir une nouvelle carrière de gloire. Pozzo tint d'abord avec Stadion plusieurs conférences; après divers ajournements, le ministre finit par dire, en enveloppant son refus de chaleureuses protestations, que l'Autriche, vu l'insuffisance de ses armements, la restauration imparfaite de ses forces, l'épuisement de ses finances, ne pouvait entrer immédiatement en lice: il donnait des espérances et déclinait tout engagement. Mécontent de cette réponse, Pozzo alla droit à l'empereur et à l'archiduc Charles, fut reçu par eux, et il a fait de cette double audience un récit caractéristique:
[Note 29: ][ (retour) ] Adolf Beer, Zehn Jahre œsterreichischer Politik, 472. Cet auteur donne le texte de la lettre à l'Empereur et de celle à l'archiduc Charles, 472- 474.
«M. le comte de Razoumovski et moi, écrivait-il à sa cour, nous fûmes présentés à l'Empereur. Je remis la lettre de Sa Majesté Impériale. L'Empereur me dit: «J'en sais le contenu, j'ai examiné l'affaire et lu tout ce que vous avez remis par écrit à Stadion. Il vous aura dit que je ne peux pas me battre à présent.» Je répondis que j'avais reçu cette communication avec peine, parce que je savais que S. M. l'Empereur, mon maître, pensait que le moment actuel offrait des avantages qui seront perdus peut-être à jamais, et que le temps que Sa Majesté voulait attendre, au lieu de diminuer les difficultés, les augmenterait de beaucoup. L'Empereur ajouta: «J'ai la plus grande confiance dans les sentiments de votre maître; je serai toujours son ami de cœur, il pense si noblement!» Je répliquai que cette juste et heureuse réciprocité ne pouvait que contribuer au bien des deux empires, mais que pour la rendre utile, elle avait besoin d'efforts et de coopération réelle. Sa Majesté dit alors: «Il me faut gagner du temps; je manque de beaucoup de choses; l'empereur Alexandre sait lui-même dans quel état il m'a laissé il y a un an. Si je me déclare, il faut m'attendre à avoir toutes les forces de Bonaparte sur les bras; je risque d'être écrasé, et alors ce serait pire pour votre maître, il ne resterait plus personne sur qui compter.» J'observai que cette hypothèse était impossible et que, pour s'en convaincre, on n'avait qu'à jeter les yeux sur la situation des armées. Alors, Sa Majesté répéta: «Je me suis souvent battu avec les alliés sans succès; dans ce cas, il ne faut compter que sur soi.» Alors, le comte Razoumovski prit la parole et dit: Si Sa Majesté ne croyait pas que Bonaparte l'obligerait à se déclarer et l'attaquerait en cas de résistance. L'Empereur répliqua: «Dans ce cas, il faut se battre, ça va sans dire, et en désespéré; on se bat mieux dans ces extrémités.» Je dis que j'espérais que Sa Majesté n'aurait jamais attendu les extrémités; ce à quoi il répondit: «Je suis franc, je me battrai le plus tard possible.»
«Ma conversation avec l'archiduc Charles a été plus monotone. Il dit, en se prosternant jusqu'à terre, que c'était une grande bonté à Sa Majesté Impériale d'avoir bien voulu se rappeler de lui, que Sa Majesté étant soldat lui-même, il prenait intérêt à tous ceux de sa profession. Je répondis qu'en effet, c'était en général une grande recommandation auprès de Sa Majesté Impériale que ce titre honorable, mais que Son Altesse en avait encore de plus particulières à l'estime de mon maître par la réputation brillante et méritée qu'il s'était acquise par ses victoires;--alors encore une grande révérence. Je voudrais que Sa Majesté fût persuadée que c'est à l'armée seule qu'est dû tout ce mérite. Je dis que Sa Majesté ne pouvait pas ignorer combien les talents et le courage de Son Altesse avaient influé sur la bonne conduite de l'armée, et que c'étaient ces grands motifs et cette conviction qui avaient déterminé Sa Majesté Impériale à comprendre au nombre des grands moyens pour le salut des deux empires et de l'Europe en général, l'emploi de ces mêmes talents. Alors, comme je voulais entrer en matière, il me coupa la parole en me disant: «Je ne peux pas..... Sa Majesté l'Empereur..... Ce n'est pas à moi», d'un ton tout embarrassé. Pour surprendre son hésitation, je lui demandai s'il avait des nouvelles de l'armée. Il me dit qu'on lui mandait qu'il y avait eu une canonnade sur les bords du Narew, sans conséquence; que, jusqu'alors, le corps de Davoust seul avait passé la Vistule. Je profitai de la tournure de la conversation pour lui dire que notre armée fixait dans ce moment toute l'attention et occupait les forces de Bonaparte, et que Son Altesse Royale, à la tête des Autrichiens, pouvait... Alors, nouvelle interruption et embarras, en répétant que l'Empereur son frère est le seul à qui l'on pouvait parler de choses pareilles, et tout de suite, avec de profondes révérences, il nous congédia, M. de Razoumovski et moi [30].»